jeudi 9 octobre 2014

DÉLIVRANCE





Félix Vallotton - Conversation privée





le cri de la chouette
le chant du coucou aussi
sur le dernier arbre




*




mi-septembre
du petit vin des vacances
la dernière bouteille




*




vieux tube à la radio
de ces années soixante
les beau matins d’été




*




école déserte
un chat à trois pattes
traverse la cour




*




absence-
pour ton anniversaire
une étoile au hasard




*




jardin en friche
dans la cabane de grand-père
un long hiver




*




soleil de Mars
les moutons de poussière
en transhumance




*




vingt-huit missions
et maintenant
livré à lui-même...




*




pont de Paris
les mariés japonais
s’inventent un rêve




*




choucroute à volonté
le bouton de mon jean
n’a pas résisté




*




tableau de bord
ces boutons mystérieux
qu’on ne touche jamais




*




rendez-vous galant
elle commande une infusion
il veut déjà partir




*




cris des moussaillons
les bateaux s’entrechoquent
sur le bassin du square




*




choc du ballon
mon courage s’arrête
à dix mètres des ruches




*




soixante ans après
ma mère parle encore
de sa bague perdue




*




vingt ans d’analyse
elle hésite encore
sur l’option bébé




*




enfant j’ai vu des roulottes
les derniers saltimbanques
de feu et de chevaux




*




pause cigarette
les fumeurs de la boîte
en société secrète




*




la vieille tante décédée
dans sa boîte à biscuits
des biscuits




*




au bout du tunnel
en guise de lumière
le flash d’un radar




*




soixantaine en vue
rebondir je veux bien
mais retomber où




*




boite à bijoux
une alliance
qu'elle ne met plus




*




odeur des pommades
les petits rugbymen
fiers de leurs bosses




*




pansement sur le coeur
speed dating très speed
aucune infirmière




*




délivrance
mon voisin du dessous
a posé son banjo




*




salle d’attente pleine
et un programme télé
de l’année dernière




*




Septembre se traîne
j’ai oublié le nom
de mon premier amour








Philippe Macé










samedi 4 octobre 2014

AMELINA









 
Robert Vickrey - Bubbles





Le cri des corbeaux
L'église sonne au crépuscule
Le ciel apaisé



*



La petite vieille
Sur le pas de sa porte
Avance à petits pas



*



La petite vieille
A la voix douce et sucrée
Un peu éraillée



*



La petite vieille
Impatiente de mon passage
Seul de la journée



*



La petite vieille
Courbée comme le saule
Me regarde et pleure



*



La petite vieille
Aux souvenirs étalés
La confiture



*



Tricote de ses mains
De vagues rancœurs anciennes
La petite vieille



*



La petite vieille
Chaque jour je soigne ses blessures
Du corps, de l'âme



*



La petite vieille
Son regard parfois s'éteint
J'allume la lumière



*



La petite vieille
à une vie si longue
Des nuits si courtes



*



C'est Amelina
Ma patiente adorable
La petite vieille



*



C'est Amelina
Aux rides de tant sourire
Fard de sa tristesse



*



Sa main sur ma joue
Mes yeux brillants sur le cœur
De la petite vieille



*



Hé Amelina!
Un au revoir de la main
Le dernier peut être...





Lorenzo Angeli

 

mercredi 1 octobre 2014

FLEURETTES, PAMPILLES, BAYADÈRES




Jack Vettriano - days of wine and roses





air d’été
le matin est matinal
et doux



dans la poussière solaire
le sommeil s’estompe
peau à peau
 
*
 
feu de joie
d’infimes tristesses par milliers
éparpillées dans l’été
 
*
 
noir et blanc
le cri de couteau d’une pie
dans la chair crème du matin



à perte de vue
le blé nourrisson
d’un vert si tendre
 
*
 
des amis réunis
dans un petit jardin
mi soir mi sauvage



saveur chèvrefeuille
un quatuor d’anniversaire
à cordes et a vent



dans le gazon
les partitions éparpillées
et dans les rires
 
*
 
un jour ouvrable
la guinguette déserte
le canal solitaire
 
*
 
salle des fêtes
le peuple des sourires
et des gobelets



jour de fête
les larmes dans les yeux
d’un grand adolescent



bal de l’ascension
il y a des enfants
dans les arbres
 
*
 
nostalgie
tu peux toujours surfer
sur mon waterproof
 
*
 
prendre part au monde
la lecture du quotidien
en solitaire
 
*
 
l’ours en peluche
mon insouciance et son œil
ne tiennent qu’à un fil
 
*
 
noces de chrome
le rétroviseur remet
son nœud-papillon
 
*
 
vacance
la bouteille de gaz, légère,
nous abandonne
 
*
 
abat-jour
fleurettes, pampilles, bayadères
sur la nuit effarouchée
 
*
 
résonances
la faïence et le fer-blanc
tintinnabulent
 
*
 
domicilié
dans la valise en carton
le chat des champs
 
*
 
vieux placide
velours râpé sur genoux anguleux
le canapé
 
*
 
là ma jeunesse
des espoirs déments
Mandela
 
*
 
un jour doux
dans la maison du défunt
pas assez de sacs poubelle
 
*
 
à perte de vue
les moignons de maïs
ci-gît l'été
 
*
 
automne
un soleil froid s'attarde
sur les dernières framboises
 
*
 
aube vibrante
tes ronflements célestes
défient le tonnerre



orage
le grille-pain sursaute
dans un éclair






Sophie Hop

 

vendredi 26 septembre 2014

QUAND REVIENDRAS-TU ?




Félix Valloton - Le dîner





La maison pour moi
seule -- comment apprivoiser
la "pour moi seule" ?



*


Nuit sans lune --
les étoiles scintillent
à l'aveuglette



*


Silence. Le chant tu
du vieux merle sur la branche --
ma vie envolée



*


Nos vies dans les arbres :
d' ascendants lointains, et jusqu'
au

  dénuement.



*



Le temps change nos
vies en temps -- pour quoi ?



*


Jour surpris par les
ombres -- lente, la nuit se déploie
en son regard sombre.



*


Ce bleu ruisselant
d'éclairs et d'éclats solaires --
été jusqu’aux yeux.



*


Temps pluvieux --
un pan de ciel noir
pend aux fenêtres.



*


Le ciel nu pleure
sur la joue de la mer et
il pleure encore…



*


Les roses blanches
font le mur au soir tombé --
je sens leur parfum.



*


Souvenirs en pluie --
couleurs mêlées aux parfums
de notre enfance.



*


Plein soleil dehors
nuit d'orage et pluie dedans --
S'en tenir aux seuils ?



*
 

Douce rêverie
Illuminée de ciels bleus
aux soleils couchants.



*


Le soir fait son lit
de bruyère et de mousse
verte -- un nid sans toit.



*


Le ciel se voile -- à
voiler ses yeux clairs
une tristesse suffit



*


Le soleil décline
et mon chat s'est endormi --
Si lourd, ce silence



*


Un oiseau épie
au rebord de la fenêtre --
miettes de silence



*


Un oiseau chante
dans l'arbre qui frissonne --
mon cœur comme feuille.



*


Voiles au vent du
soir -- entre doute et caprice,
tracer un chemin



*


La ville au matin :
essaim d'ailes sur le fleuve --
un orage en mer



*


Barque sur le sable --
le gris invoque le bleu
et le bleu le vent.



*


Silence des murs --
le long soliloque de
Mère l'araignée...



*


Vent rôdeur et gris
d'une aile à l'autre - et si gai ! -
maraudeur de feuilles.



*


Ces herbes mortes
sur le pas de ta porte...
~ Quand reviendras-tu ?







Ananda Doe


mardi 23 septembre 2014

OUESSANT





Hokusai






Ouessant
le soleil se couche
à tes rochers


 *


Ouessant
tes entrailles respirent
du souffle des embruns


*


Ouessant
entre les rochers et la corne
rampe la brume

*

Ouessant
toucher les premiers nuages
du bout des yeux


*


Ouessant
tournent les éclats du Créac'h
même sans vent


*

 
Ouessant
soleil éclaté dans la nuit
le Créac'h veille


*

 
Ouessant
entre deux eaux
ciel et mer


*

 
Ouessant
le bout d'un monde
- l'autre la mer


*

 
Ouessant
nargue Brest sous une pluie
de soleil


*

 
Brest
et sa rue de Siam
Ouessant à l'ouest !


*

 
Ouessant
allume tous ses phares
comme on éteint une lampe


*

 
Ouessant
vieille sur vous marins
- ex-voto


*

 
Ouessant
purgatoire
entre l'enfer et le paradis


*

 
Ouessant
petits moutons
noirs


*

 
Ouessant
le début d'un autre monde
une île


* * *


 
premières noisettes
Elles craquent sous mes dents
sans leurs jupes vertes





un goût de trop peu
ces noisettes sont bonnes
des bonbons de nacre



*


au clair de ma lampe
capturer quelques noisettes
leurs petits culs roux
 


* * *



Les mains dans les poches
retrouver un peu de sable
- l'or d'un château



*


Au bout de mon nez
citronnelle et moustiques
se disputent la nuit
 


*


Dormir dehors
et rêver en trois D
berceuse du vent
 


*


Contre le lampion
le papillon bat des ailes
tam-tam dans la nuit



*


Pendant mon sommeil
le ciel s'est envolé -
brume du matin



*


 
Dans le jour qui baille
quelques corneilles croassent
une pie voleuse




*


 


 La terre transpire
sous le soleil au zénith
ne tremble que l'air







Sophie Dchd

 


samedi 20 septembre 2014

CHEVEUX BLANCS






Édouard  Boubat






"Cheveux blancs"

(Le journal d’un papa)



 Ça y est, c’est le grand jour !

 Ne rien oublier, les fenêtres sont bien fermées, j’ai éteint toutes les lumières. Je n’ai plus qu’à donner un tour de clef.

 La valise dans une main (elle est prête depuis plus d’une semaine), la laisse de la chienne, toute contente d’être du voyage, dans l’autre.

 On se dirige vers la voiture, ma femme se cale sur le siège passager et la chienne saute sur la banquette arrière, à côté de la valise.

 Ne pas confondre vitesse et précipitation, mais ne pas perdre de temps : direction la maternité !

M’a offert son ventre
tendres et douces caresses
son ventre arrondi



 C’est par cette belle nuit de printemps que je vais devenir père. Un grand saut dans l’inconnu, de nouvelles responsabilités ! Mais ce n’est plus le moment de se poser des questions car après avoir enfilé une grande blouse verte et des sur-chaussures, je rentre dans la salle de travail où mon épouse m’a précédé et déjà en position, écoute les conseils de la sage-femme.

Mes lèvres posées
sur son joli ventre rond
futur petit homme



Nous étions partis à trois, mais par « un prompt » (neuf mois quand même) renfort, nous rentrons à quatre à la maison.

La famille, les amis sont venus féliciter les heureux parents et voir « le petit premier ».

 Les sempiternelles questions : « Mais à qui il ressemble ? », « Vous ne trouvez pas qu’on dirait… ? », me font sourire car je me souviens de ce que mon grand-père disait à voix basse (bien sûr) en de telles circonstances : « Par devant au papa, par derrière à toute la famille ! »

 Mais ces sourires font place aux premières inquiétudes.

 C’est vraisemblablement à cette époque que les premiers filaments blancs sont apparus.

Je guette son souffle
sortie de maternité
la première nuit



 Un petit rot insuffisant ou bien quelques coliques et voilà qu’il faut se lever !

La nuit sera courte
pour la mère à son chevet
son nourrisson pleure



 Une fois le devoir accompli de la dernière tétée, du rototo sur l’épaule ; que ces nuits presque complètes semblent bonnes !

La douce quiétude
de ce matin de printemps
l’enfant endormi



 Et ce spectacle attendrissant de la maman qui allaite !

 Pour ceux qui regardent, car lorsque le chenapan décide de mordiller un peu trop fort le bout du sein, la maman se mord les lèvres.

 Douleur vite oubliée car cet échange entre la mère et l’enfant, rien ne pourra lui prendre.

L’enfant dans ses bras
sous le cerisier en fleurs
elle sort son sein



 Les poussées dentaires qui s’accompagnent d’un rhume et parfois d’une otite. La fièvre qui monte et l’enfant qui geint.
 Les filaments se multiplient !


Un gant vinaigré
la fièvre n’est pas tombée
malgré l’aspirine


 Le congé de maternité se termine.

 Vient le moment de la séparation ; il faut reprendre le travail et mettre son fils en nourrice. Et toutes ces questions : va-t-on bien s’en occuper ? Va-t-il s’y habituer ? Obligé de le sortir même quand il fait mauvais…

L’enfant endormi
sur l’épaule de sa mère
départ pour la crèche



 Heureusement, voilà les fêtes qui font oublier les soucis de la vie quotidienne et les filaments qui se muent en mèches argentées.

 Les premiers noëls dont il va se rappeler ; les cadeaux cachés au pied du sapin apparaissent une fois le Père Noël passé.

Rires des enfants
de grands yeux émerveillés
sapin décoré



 La joie de se promener sous la neige, l’aider à construire un bonhomme de neige en échangeant quelques boules.

 Tellement attentionné, que l’on ne sent même pas le froid.

 Les enfants s’amusent.

nez au ciel, bouche ouverte
flocons sur la langue
Un bon goûter et c’est reparti.


Chocolat fumant
l’enfant réchauffe ses doigts
sur le bol en grès




 Mais à trop rester dehors, pieds et mains mouillés, comporte des risques !

Sous sa couverture
l’enfant malade grelotte
demain pas de luge 



 On se relaie au chevet car l’angine est tenace, les congés de fin d’année se terminent en jouant au docteur. Il a droit au sirop et moi aux piqûres qu’il me fait consciencieusement avec sa panoplie d’infirmier.

 Attendre que le sommeil le gagne pour se reposer aussi.

Un chant languissant
elle berce son enfant
mais s’endort avant



 Enfin les grandes vacances arrivent. Un seul petit être en plus et c’est le double de valises : maillots de bains et tee-shirts s’il fait beau, lainages s’il fait froid et chandails… s’il fait entre les deux !

 Sans compter pelles et sceaux, ballon et cerf-volant…Et voilà la voiture équipée d’une galerie.

Mer à l’horizon
le voyage tire à sa fin
les enfants trépignent



 « Papa, tu viens jouer avec moi », juste au moment où envahi d’une douce béatitude, j’allais rejoindre les bras de Morphée, la tête à l’ombre du parasol acheté depuis peu.

La mer envahit
le château de sable
l’enfant songeur



 Il faut savoir profiter de ces moments car très vite ce seront les copains puis les copines et plus besoin de papa. Je sais bien, j’en ai fait autant avec le mien.

Courir sur la plage
insouciance de l’été
la jeunesse au vent



 En attendant c’est au tour du cerf-volant d’occuper son attention ; le faire s’envoler en courant dans le vent, tirer sur le fil pour qu’il prenne de la hauteur, lui faire exécuter des loopings.

 À lui de le tenir : « Regarde, papa comme il monte haut ! »

Le fil s’est rompu
cerf-volant en plein azur
l’enfant en pleurs



 Heureusement les bras de maman sont là pour effacer ce gros chagrin et avec une bonne glace à la fraise, il n’y paraîtra plus.

 Tout a une fin, c’est la rentrée et même la rentrée des classes.

 C’est comme ça tous les ans, une fois les études commencées. Au revoir sable fin et bonjour les cahiers !

Stylo à la bouche
dissertation à l’arrêt
rêves de vacances 



Les épaules basses
l’enfant regagne sa place
mauvaise réponse



Les saisons se succèdent



Chargé de noisettes
l’arbre attire les enfants
les poches pleines



Cagoules et bonnets
la cour est prise d’assaut -
récréation 



Premiers papillons
venus avec le soleil
un regard d’enfant



L’enfant ébahi
devant le feu d’artifice
les yeux constellés



Sur un banc public
des enfants autour de lui
un vieux musicien



De grandes glissades
la cour d’école est gelée
les joues écarlates




Les années passent, deux autres fils ont complété la famille, triplant ainsi le nombre de mes cheveux blancs.

Tic-tac de l’horloge
les cheveux blancs de ma mère
mes fils ont grandi





Chacune de leurs épreuves en est une pour nous aussi, parents.



C’est le mois de juin
attendre ses résultats
mon cœur bat plus vite



Le diplôme en poche
belle journée de printemps
la famille en joie




 Vient le moment tant redouté : lui passer les clefs de la voiture !

 Après lui avoir fait toutes les recommandations possibles ; ce qui l’énerve au plus haut point, le voilà parti sur la route.

 Et là non seulement, on a des cheveux blancs… mais en plus on les perd !



Permis réussi
première sortie nocturne
sans arrêt l’horloge





S’il y a une chose que je sais aujourd’hui...

L’enfant ne sait pas
de combien de cheveux blancs
il est responsable


maintenant, devenu père
je sais qu’ils sont très nombreux
 

Et je ne le regrette pas.



À mes fils.




Patrick Fétu