samedi 22 novembre 2014

AU BORD DU SOIR








cerner un monde
plein d'écailles
le baiser doux d'une mère




*




rose tyrien
ma robe s'approche
au bord du soir




*




fleurs mortes
le matin s'occupe
de lui-même




*




dans le grand parc
parler à chaque arbre
sans le nommer




*




chant des oiseaux
mes idées se dispersent
sous le feuillage




*




plongeon dans l'eau
mon fils en trois brasses
traverse la piscine




*




heure du loup
une partie de pétanque
sous le saule pleureur




*




quatre heures du mat
tout est en vacances
hormis mon sommeil




*




deux merles
volent au matin
un lent bâillement




*




devant une confiture
de prunes et de cerises
ma main hésite




*




sur un transat vert
je cherche les mots
qui me manquent




*




est-il temps
de partir ou de rester
le sait on jamais




*




sur ma robe
j'efface la tâche
de son plaisir




*




l'arbre du jardin
ne fait de l'ombre
à personne




*




fin août
il s'en va avec mon rouge
sur ses lèvres




*




entre moi et le monde
le silence
des coquelicots




*




au fond de mon nid
il cherche le printemps
les cigales chantent




*




sa langue vagabonde
sur les champs de ma peau
comme si...




*




quand il m'aime
je m'aime
réflexion d'un soir




*




son regard
dans l'épaisseur du silence
je me donne




*




pour me coucher
ma mère me berçait
le long de ses jambes




*




sortie de mon rêve
le goût salé de ses larmes
encore présent




*




entre nuisettes
et talons aiguilles
un espace se crée









ma robe ôtée
ses mains poursuivent la courbe
de mes années




*




corps emmêlés
l'odeur fauve de l'amour
lentement s'évapore




*




table de bistrot
nos jambes cherchent un coin
d'intimité




*




je m'assois
au bord d'un souvenir
intrépide et volage




*




l'heure bleue
devant nos assiettes gourmandes
il me tient la main




*




parmi les brocantes
notre repas complice
nos propos indécents




*




un peu jalouse
une odeur de rose
occupe la place




*




un petit carnet
dans un papier de soie
déjà un haïku




*




heure des adieux
tout contre lui le monde
à deux places




*




pluie sur la verrière
au bout de l'arc-en-ciel
mon tendre lit







Maya Yammine


dimanche 16 novembre 2014

HAÏKUMAN




Hokusai




première fleur jaune -
cinquante yeux la voient
deux doigts la cueillent



*



dans les yeux des enfants
j'ai élu domicile -
amandiers en fleurs



*



le vent hurle
et le volet crie -
demain le coq se taira



*



le vent fait
ce que je n'ai fait -
fermer les volets



*



assez de bois
pour parvenir au printemps -
narcisses en fleurs



*



cette neige -là
toute parfumée -
cerisiers en fleurs



*



ah comme il sent bon
ce vieux traité
de botanique



*



bien plus vieux que moi
le galet
au fond de ma poche



*



les hauts cyprès
peignent le ciel
en bleu




*



matinée de larmes
vingt kilos d’oignons
à éplucher



*



petite pluie fine -
il la partage
avec ses salades




*



dans la poubelle
trente têtes de sardines
me regardent




Dessin de Dominique Lafond




pluie fine -
un chaton dort
dans une chaussure




*



autrefois
plus souvent que l'orage
mon père grondait




*



à travers les bambous
se dessine la silhouette
de ma voisine




*



descendre l'escalier
quand elle chante
la cafetière italienne




*



jour de marché
les grands parasols flottent
sous la brise



*



à l'aube déjà
la capoeira
des petits chats




*



demeurer paisible
le dos appuyé
au tronc du puissant tilleul




*



Bord de plage -
elle regarde ses propres seins
plus souvent que moi




*



Palavas les flots -
pas de haïkus
trop de monokinis




*



seul sur la terrasse
je demande qui est là
à un courant d'air




*



premier jour chaud -
je rêve déjà
d'une nuit d'averse




*



baiser de l'abeille
la fleur de courgette
a frémi




Taniguchi - Kusumi




Fin de journée -
je n'apprendrai jamais
à vivre




*



dans l'air lourd
la grâce
d'un filament de poussière








Philippe Quinta

  
 

mercredi 12 novembre 2014

UN PLEIN SAC DE SOLEIL





Photo et texte de Christian Cosberg






ténèbres
sur le papier enfin la lumière
de quelques mots



*


une odeur de vendange
le vent la remorque
jusqu'à moi



*


hypnotisée
par les jambes cuivrées de l’inconnue
mon âme de ferrailleur…



*


nuit chaude
l'été se pointe
à pas d'heure...



*


à l'aube
trois soleils à croquer
mirabelles



*


toute la journée j'ai porté
sur mes épaules
un plein sac de soleil



*


nuit bleue
tes mots me ramènent au cœur
de l'été



*


matin de septembre
son sourire derrière
du raisin d'Italie



*


ce baiser dans le cou
ce qu'il me reste de toi
~ petite averse



*


chaque matin
une envie d’herbe et de ciel
et de bottes de sept lieues



*


de la soie
sous son chemisier
et le vent qui se lève



*


bien après l'orage
j'entends pisser le balcon
du voisin



*


brocante
le sourire ébréché
de la vendeuse



*


un trésor
dans le jardin du vieux voisin
deux enfants qui jouent



*


nuages bas
des pans entiers de nuit
égarés dans la plaine



*


cet ami
le lien qui dénoue
deux solitudes



*


bientôt l'automne
le ciel ressort sa collection
de chapeaux gris



*


matin d'orage
dans le tonnerre la voix
de mon père



*


dès la fin
de l'été...
la faim de l'été



*


gros temps
dans sa trousse
que des crayons gris



*


bois de pins
dans ses mains calleuses
le temps s’arrête



*


fin de soirée
cette sculpture dans l'évier
une pile d'assiettes



*


pages blanches
sur l'histoire endormie
toute cette neige à déblayer



*


toutes ces feuilles
recroquevillées
des papillotes de pluie



*


balade au fil des rues
mes caresses
au chat couleur de pluie



*


au banc d'essai
l'énergie douce
d'un premier baiser



*


octobre bleu
dans tes cheveux
des vagues de vent fou



*


barrière blanche
le soleil se décide
à la sauter






Christian Cosberg

 

jeudi 6 novembre 2014

IL N'Y AURA JAMAIS ASSEZ DE PASTIS




Albert Dubout





lent ce matin
comme si les voitures
allaient à pied



*



seul à bord
les enfants roulent tout seuls
les pointilles s'espacent



*



le soleil
a dénoncé
mes vitres



*



dans les rediff
parfois je ne sais plus
qui est mort



*



à l'équateur
le jour et la nuit ont su
se mettre d'accord



*



ce matin
il fait beau
comme une vie qui va bien



*



je t'aime
vêtue de rose
avec un goût de cerise à l'intérieur



*



je vieillis,
ta visite est devenue
un événement



*



fort à l'extérieur,
faible à l'intérieur,
maman a choisi papa



*


 
si on s'achetait des jumelles
pour regarder l'avenir
de plus près ?



*



elle m'a fait l'amour
à la Belge
une fois



*



Pourquoi
je ferais une croix sur le bonheur
je sais écrire



*



femme canon
je n'ai pas l'âme
d'un artilleur



*



le soir tombe
et ça fait mal



*


 
globe trotter de charme
ces femmes
au paysage décolleté



*



je me suis passé un savon sur le visage
je n'en suis pas plus raisonnable



*



je cherche un gué
pour sortir de mes larmes
sans sombrer



*



mes amours dévastées
des lianes enroulées
autour de mon ADN



*



soir de juin
quatre couples d'amis
trois cancers a table



*



les belles dames
aux longues chevelures
qui bouchent mon lavabo



*



ma solitude
me verse
un autre café



*



jusqu'à moi
elle a fait du chemin
cette banane



*



je suis au lit
dans les bras de la femme
invisible



*



6h
assis sur le lit
les pieds par terre
je pense
à toi
à moi
aux tournures de la vie
aux rivières
à l'eau enfermée ou noyée dans la mer
à la plage comme antichambre
à moi
à toi



*



j'ai voulu
jouer les durs à cuire
les femmes m'ont bouffé tout cru



*



un été noir
un éteignoir
les saintes Marie de l'amer




*



toute cette eau qui tombe
il n'y aura jamais assez
de pastis






MC Craquout

 


jeudi 30 octobre 2014

L'OR NOIR DU POLAR : LE FAIT DIVERS








DE QUELQUES DATES ET NOTES
À PROPOS DU FAIT DIVERS
COMME SOURCE D’INSPIRATION
DU ROMAN NOIR OU POLICIER




  • En 1830 : naissance de la presse populaire, année de publication du Rouge et le noir de Stendhal, inspiré de l’affaire Berthet. Quant à la formule « fait divers » elle apparaît dès 1838, année de publication des Mémoires tirées des archives de la police de Jacques Peuchet où figurait la tragique histoire de François Picaud dont s’est inspiré Alexandre Dumas père dans Le Comte de Monte-Cristo (1844) !

  • « Faits divers » selon la définition du Petit Robert : "Nouvelles peu importantes d’un journal".
Le fait divers c’est la rapidité d’un coup de feu, la lapidarité d’un jet de pierre… Je ne sais plus qui disait "les coupures de presse sont celles qui cicatrisent le plus vite" ? Ce sont ces instantanés, ces quarts d’heures de célébrité warholienne qui font exister le quidam, ce personnage mythique du roman policier, les gens de peu de Pierre Sansot ou de l’exergue d'André Suarez au magnifique Vies minuscules de Pierre Michon : "Par malheur, il croit que les petites gens sont plus réels que les autres". Ce sont ces successions de « brèves » (une notice de 500 signes maximum), ces « colonnes » du jargon journalistique qui portent parfois le joli nom de « rivière » avant de faire couler autant d’encre.  

  • Le fait divers est un pré-texte.
Le fait divers c’est l’irruption dans la vie d’un sujet potentiel pour le nouvelliste, le romancier… détrousseur de cadavres, charognard de canards… Il préfigure et assiste la propension du roman noir à dénoncer des faits de société.
Le recours au fait divers, cette manière si évidente d’ancrer encore davantage un texte dans la littérature factuelle, permet de jouer sur l’illusion réaliste ou de l'interpréter dans tous les sens du terme (confère le poids, le sens de l’expression vedette des génériques de films Américains "d’après une histoire vraie"), de filmer Un Après-midi de chien suite à ce vrai braquage d’août 1972, ou pour rester à New York, de mettre en scène le vrai flic hippy et anti-corruption Frank Serpico devenu le personnage de l’éponyme Serpico de Peter Maas et le Pacino barbu de Sidney Lumet.
Roland Barthes consacre une part de ses Mythologies (1957) au fait divers, ce "rebut inorganisé de nouvelles informes" à l’article Dominici ou le triomphe de la littérature, il évoque cette fameuse affaire et théorise une "littérature du document humain"… une littérature qui "venait au prétoire chercher de nouveaux documents humains ". Comme pouvait le faire Colette au procès de Landru.


De Franck Évrard signalons le remarquable Fait divers et littérature, où sont évoqués les micro-récits littéraires :
-         Les Nouvelles en trois lignes de Félix Fénéon pour Le Matin (1906) » :  "À Clichy, un élégant jeune homme s’est jeté sous un fiacre caoutchouté, puis, indemne, sous un camion, qui le broya".
-         Les Poèmes-conversations de Guillaume Apollinaire .
-         Les Télégrammes-poèmes de Blaise Cendrars. [Mais je n’oublierais pas de citer également ses passionnants reportages pour Paris-soir du printemps 1934, réunis sous le titre évocateur Panorama de la pègre, réédité chez 10/18 en 1986, série Grands Reporters]. Il nous emmène Dans les bas-fondsChez les contrebandiers du Nord , Les Receleurs de bijoux, Les Tueurs (à la page 139 : "Le tueur est un instrument, ni plus ni moins qu’un couteau de cuisine, une cordelette de soie ou un revolver"…).

      On se souviendra qu’Eugène Sue, dans son préambule aux feuilletonesques Mystères de Paris (1842-43), eut pour projet de "mettre sous les yeux du lecteur quelques épisodes de la vie de barbares "


Edgar Allan Poe traduit par Charles Baudelaire [voir de ce dernier son programme de la modernité, 1859 : "Celle-ci recherche la beauté particulière, la beauté de circonstance et le trait de mœurs"] ouvre le bal et de quelle manière avec Le Mystère de Marie Roget sous-titré Pour faire suite à Double assassinat dans la rue morgue. Il brouille déjà les frontières entre l’auteur et le détective, le réel et la fiction, entre le genre littéraire décidément le plus proche de la réalité et le genre journalistique. Poe nous prévient dès la seconde page : "Les détails extraordinaires que je suis invité à publier forment, /…/ la première branche d’une série de coïncidences à peine imaginables, dont tous les lecteurs retrouveront la branche secondaire ou finale dans l’assassinat récent de Mary Cecilia Rogers, à New York", dont le corps fut retrouvé dans l’Hudson en juillet 1841.
Poe n’est certes pas le seul ni le premier écrivain démiurge à s’être substitué aux enquêteurs officiels, citons :
Fédor Dostoievski qui, dans son Journal d’un écrivain (1873-1881) rend compte d’une affaire criminelle, le procès de La Kornilova. Il noue et dénoue lui-même l’intrigue quelques mois après l’enquête judiciaire et il note : "J’ai presque tout deviné. Je fus surpris de voir comme mes suppositions s’étaient trouvées presque conformes à la réalité".
Gaston Leroux, le père de Rouletabille qui, suivant le modèle déductif de Poe (" la ratiocination" où l’art de se mettre à la place du meurtrier, préfigurant en cela les profilers d’aujourd’hui), tentera de donner des réponses de son crû à de réelles affaires policières non résolues et notamment l’énigme de Sevenoaks.
[Edgar Allan Poe vient d’apparaître en personnage de roman dans Noir Corbeau de Joel Rose (Points Thriller au Seuil, 2008) où, justement à l’époque du Mystère, en jeune journaliste et écrivain, il va aider le directeur de la police et boucler la boucle !]




Pierre Souvestre et Marcel Allain, auteurs de la série des Fantômas , l’empereur du crime (32 volumes entre 1911-1913 puis 12 autres par Allain seul après le décès de Souvestre en 1914), s’inspirent des extravagantes péripéties vécues par le bandit Charles Jud, alias Le Fantôme, ou encore l’Insaisissable, qui fit les beaux jours de la presse de 1860 à 1864…
Leur Fantômas, bien avant de devenir un fameux Magritte de 1943, y est traqué par un policier nommé Juve.

André Gide propose en 1914 le prototype littéraire du crime gratuit dans Les Caves du vatican, où Lafcadio précipite du train sa victime… crime fort proche dans sa nature du meurtre du préfet Barrême projeté du Paris-Cherbourg en 1886. Gide, de tous temps fasciné par les criminels, tenait la rubrique de la Nouvelle Revue Française intitulée Faits divers , il a publié également en 1930 Ne jugez pas en rapport avec l’affaire de la séquestrée de Poitiers.
Partant d’un autre type de crime gratuit commis en 1924 par deux jeunes milliardaires de Chicago, Meyer Levin écrit Crime qui a inspiré également La Corde, le chef-d’œuvre d’Alfred Hitchcock (1948).
Enfin rappelons que le fameux et terrible Psychose est redevable du roman de Robert Bloch qui fut le chroniqueur d’une des toutes premières histoires vraies de serial killer.
[voir aussi Michael Connelly, le futur auteur du Poète, qui en suivant et écrivant sur ces affaires de 1984 à 1992 pour le South Florida Sun-Sentinel et le Los Angeles Times, emmagasine la teneur et la matière criminelle de ses romans à venir dans ses , Chroniques du crime, Points  Seuil, 2007].


En 1928  mentionnons la naissance de l’hebdomadaire Détective  "le grand hebdomadaire des faits divers", édité chez Gallimard, sous la houlette de Joseph Kessel avec pour illustres collaborateurs  Francis Carco, Pierre Mac Orlan, Marcel Achard, Jean Cocteau, Albert Londres, etc... [rien à voir avec le parfum  de scandale noir du  Nouveau Détective que  vous pouvez trouver de nos jours en kiosque].
Ajoutons, avec Claude Chabrol, combien la chanson des années 20 s’inspirait du fait divers...
[Ayons une pensée pour L’Illustrateur des illustrateurs des unes ou couvertures liées aux faits divers Détective, France Soir, France Dimanche, Fleuve Noir,…, j’ai nommé, dans le coin noir et blanc, le prolifique, l’expressionniste et mélodramatique, Angelo Di Marco !]


Dashiell Hammett publie La Moisson rouge (1929) parue deux ans avant en feuilleton dans la revue Black Mask : la bible du dur à cuire, le hard-boiled US de cette révolution littéraire et comportementaliste.
Été 1917, Hammett descend du train à Butte, Montana. Engagé en tant que détective par l’illustre agence Pinkerton qui s’occupe entre autres missions de mater les mouvements revendicatifs et d’espionner les syndicats comme l’IWW (Industrial Workers of the World) à la demande des patrons du cuivre pour briser les grèves. Certaines personnes pensent même que le jeune homme de 23 ans aurait eu quelque responsabilité dans le lynchage odieux de Frank Little, le leader syndical de l’IWW (voir l'article de Libération du 1.8.1997) avant de produire l’un des romans les plus emblématiques de l’histoire du roman policier. Butte y est décrite telle la ville minière Personville, surnommée « Poisonville » où l’ordre est assuré par des tueurs engagés par les patrons. Cette municipalité pourrie se verra nettoyée par une guerre de bandes rivales.
En 1931 paraît Pietr le Letton, le premier Maigret de Georges Simenon qui aurait, selon Patrick Pécherot dans Soleil Noir, été inspiré d’une bande de bandits polonais qui auraient sévi dans le nord de la France.
En 1932  John Dos Passos publie le second volume de sa trilogie USA : 1919, l’année première du siècle américain. Le crime perpétré contre Wesley Everest (lui aussi de l’IWW), battu, châtré et pendu à Centralia en novembre 1917 par des anciens combattants de l’American Legion inspire Dos Passos.

James Mallahan Cain, journaliste éditorialiste, fait paraître en 1934 un court roman de mort, de sexe et de violence qui fait scandale à l’époque de la Dépression  Le Facteur sonne toujours deux fois. Adapté d’après des détails de l’affaire Ruth Snyder qui, en 1927, tua son mari avant d’essayer d’empoisonner son amant-complice. Corinne Luchaire (dans la première adaptation tournée en France en 1939 de Pierre Chenal), Lana Turner pour Tay Garnett en 1946, Clara Calamaï (dirigée par le Luchino Visconti d’Ossessione, première grande œuvre du néoréalisme italien, 1942), et Jessica Lange (version Bob Rafelson, 1981) ont interprété la diabolique Cora, celle par qui la passion et le meurtre arrivent, l’irrésistible tentatrice qui fait dire à Frank au début du roman : "J’ai planté mes dents si fort dans ses lèvres que j’ai senti le sang gicler dans ma bouche".
Assurance sur la mort, nouvelle parue en 1935, est à l'origine du film de Billy Wilder, scénario de Raymond Chandler,  un des chefs-d’œuvre fondateur du film noir (1944).  La narration à la première personne qui raconte toute l’histoire en flash-back et la photo « maussade »  influenceront des décennies de productions hollywoodiennes. Je vous renvoie au très beau Dark City d’Eddie Muller évoquant le Code Hays dont le censeur en chef jura que ni The Postman, ni aucun livre de James Cain ne serait jamais porté à l’écran ...

Tout comme le libraire… James Hadley CHASE qui, frappé par le succès du Facteur, produira en six week-ends londoniens ce qui sera le futur n°3 de la Série Noire Pas d’orchidées pour Miss Blandish, inspiré par les vraies péripéties d’un ramassis familial de truands américains dirigés par une dénommée Ma Barker, époque Dillinger.

  • Autant l’écrivain enquête autant ses écrits peuvent inspirer ... des criminels !
Deux exemples tirés de l’article passionnant et très documenté de Roland Lacourbe Le fait divers et les romanciers (revue 813, n° 52 de juin 1995) :
dans les années 50 des casseurs de bijouteries s’inspirent de Du Rififi chez les hommes  d’Auguste Le Breton, tout comme dix ans après le roman d’Eric Ambler La Nuit d’Istanbul (1962, et au cinéma Topkapi de Jules Dassin) où d’audacieux cambrioleurs s’introduisent par le toit dans le Metropolitan Museum de New York en reproduisant le stratagème décrit à l’écran.


  • Dans ces mêmes années, les mystères en chambre close, autres classiques du roman d’énigme et de suspense, ne sont pas exempts d’emprunts aux faits divers comme nous l’apprend Jean Myard dans La Vache Qui Lit n° 94. Ainsi, le mystérieux crime de la station Porte Dorée à Paris en 1937, où une jeune femme fut retrouvée égorgée dans une rame de métro… dont personne n’était sorti et dont elle était la seule passagère,  devient le sujet d’au moins trois romans : Cadavre en première classe de L. Truc (1949), Le Crime du métro de C.A. Dupin (1954), et…  Le Crime du dernier métro (2001) de Pierre Siniac (titres redevables à Roland Lacourbe et sa préface-présentation Le mystère de la chambre close dans Mystères à huis clos, chez Omnibus en 2007).

  • En 1953, Lion Books édite Le Criminel de Jim Thompson (Fayard, 1981). Un adolescent y est accusé d’avoir violé puis assassiné une jeune fille. L’originalité du texte est de révéler les différents points de vue et versions de tous les protagonistes de l’affaire. Un criminel est utile à tout le monde : à la presse, aux politiciens, au coroner, aux flics, aux avocats, aux parents, aux voisins, aux amis,… et bien évidemment aux écrivains, comme je m’efforce de le démontrer. Le premier narrateur, Allen Talbert nous prévient non sans ironie  "Si vous avez lu les journaux, ces derniers temps, vous savez sans doute déjà de quoi je veux parler."

Jean Meckert (alias John de l’après-guerre US ou Jean Amila à la Série Noire, l’écrivain engagé d’Au balcon d’Hiroshima, Le Boucher des Hurlus et La Lune d’Omaha) publie en 1954 un roman-reportage La Tragédie de Lurs, une commande de Gaston Gallimard qui s’interroge sur l’affaire Dominici et le meurtre de cette famille britannique sur les bords de la Durance en août 1952. Meckert, à l’inverse de Poe ou de Dostoïevski, ne conclut pas. Coupable ou non, le patriarche ? "Il est bien évident que l’homme qui lit son journal et paie ses impôts n’est pas content. Il lui fallait un dénouement, et il n’y en a pas ! Il a l’impression d’avoir été pigeonné." (Réédition chez J. Losfeld en 2007)

Truman Capote (de son vrai nom Strekfus Persons), suite à la lecture d’un entrefilet du New York Times paru en 1959  "Kansas, un riche fermier massacré avec trois membres de sa famille", conçoit un projet de « roman non-roman ». A non fiction novel de 1966 intitulé De Sang froid : récit véridique d’un meurtre multiple et de ses conséquences qui marquera la littérature. Ce livre-enquête regorge d’une avalanche de faits. Capote va s’immerger dans cette petite ville du Midwest incarnant cette Amérique puritaine des grands espaces et y consacrer 7 ans de sa vie ! Le détective Alvin Dewey qui enquêta sur ce quadruple meurtre absurde et sa femme sont devenus sa véritable famille.
Observateur surengagé, il va non seulement recueillir force confidences des témoins, confessions, documents authentiques, fréquenter, correspondre avec les deux jeunes voyous coupables que sont Dick Hickock et Perry Smith mais aussi entrer dans l’histoire, faire part de la narration. Et ce de diverses manières,  parfois fort troublantes et ambiguës : en offrant notamment les services d’un avocat pour arracher des reports à l’exécution et de la sorte pouvoir continuer à faire parler Perry et enrichir la matière du livre à venir, concluant son extraordinaire implication par "Perry et Dick ont été pendus mardi dernier, j’étais là parce qu’ils me l’avaient demandé. Ce fut une épreuve atroce."
Ecrire "avec sa vie" comme le dit si bien JMG Le Clézio dans son article du n°1 du Magazine Littéraire. Il est lui-même auteur de La Ronde et autres faits divers et du Procès verbal en 1963 où il reproduisait trois pages d’un journal titrées "L’accueil triomphal de Ben Bella à Oran".

  • En 1972, le procureur devant la cour suprême du Massachussets, George V. Higgins signe Les Copains d’Eddie Coyle, un roman presque uniquement composé de dialogues crus, secs et qui sont le fruit de sa fréquentation des marginaux et délinquants  "J’essaye d’utiliser un langage clair comme dans la réalité". [voir ou revoir Délits flagrants de Raymond Depardon, 1994, qui filme les entretiens des prévenus avec le substitut du procureur.]

Sur le même et vaste registre de professionnels tirant parti de leurs expériences au contact du Milieu, Jacques Deray tourne en 1975 Flic Story d’après un roman autobiographique de l’enquêteur Roger Borniche (sous les traits d’Alain Delon) qui traque et capture l’ennemi public n°1 Émile Buisson (Jean-Louis Trintignant)… [ J’ai consacré la séance de février 2009 à Des flics écrivent des polars, et celle de novembre 2009 à Taulards et polar ou Du malfrat à l’auteur que j’ai dédiée à mon ami Alain Dubrieu]. C’est le moment d’avoir une pensée pour les Mémoires (1828) de François Eugène Vidocq, ex-condamné aux travaux forcés, ex-chef d’une brigade de sécurité, ex-fabricant de papier qui devint le Vautrin de Balzac dans Splendeurs et misères des courtisanes, 1838-1847.


En 1978 paraît l’anaphorique Je me souviens de Georges Perec , 480 énoncés factuels dont 15 sont consacrés à des faits divers ayant eu lieu entre 1946 et 1961 : exemple le n° 250, "Je me souviens de l’attentat du Petit Clamart".

Didier Daeninckx, un ancien journaliste localier à l’acuité d’observation et la rigueur mémorable "Je lis la presse de l’époque, la presse officielle et la presse de contre-culture", débusque et dénonce les dérapages de l’actualité. Il crée son personnage de l’inspecteur Cadin dans Meurtre au premier tour (1982, réécrit en 1997), un collectionneur de… brèves et faits divers.

Mais c’est bien avec sa seconde enquête Meurtres pour mémoire (1984), grand prix de la littérature policière, qu’il marquera les esprits et l’histoire du roman noir français contemporain. Ce polar d’intervention sociale à la Jean-Patrick Manchette veut "refuser les apparences trompeuses, l’injustice, les oubliettes de l’Histoire " et envisage d’être la biographie sauvage sous forme de roman policier d’un dénommé Maurice Papon ! Roger Thiraud, un jeune professeur d’histoire a le tort de passer trop près de la manifestation des français musulmans du 17 octobre 1961 horriblement réprimée. Des centaines de cadavres, « noyés par balle » dérivent sur la Seine… avant d’être occultés par l’Histoire officielle.  Vingt ans plus tard le fils Thiraud se fait truffer de plomb à Toulouse, lançant alors Cadin sur la piste du tueur et Daeninckx dans son rôle de rédempteur.
La suite de son œuvre le verra traiter entre autres des manifs de policiers parisiens (Métropolice), du premier charter pour le Mali (Lumière Noire), de la guerre d’Algérie (Le Bourreau et son double), de la collusion rouges-bruns (Nazis dans le métro), des kanaks exhibés lors de l’exposition coloniale (Cannibale), etc. etc. 

  • Journal Libération du mercredi 17 juillet 1985 : au 273ème jour de l’affaire de la Vologne, dite affaire Grégory ou affaire Villemin , le fort édito de Serge July reconvoque Barthes, les histoires de corbeau (cf Tulle, Stanislas André Steeman, H.G. Clouzot…). Il laisse place à Marguerite Duras qui fait scandale en prenant position dans un célèbre article de trois pages. Sur les traces de Poe, Dostoïevski et Leroux, elle appose son "sublime, forcément sublime Christine V." qui est entré dans l’histoire sinon de la littérature du moins du journalisme. Quant à cette affirmation et ces quelques doutes  "Dès que je vois la maison, je crie que le crime a existé. Je le crois. Au-delà de toute raison. /…/ L’enfant a dû être tué à l’intérieur de la maison. Ensuite il a dû être noyé. C’est ce que je vois. C’est au-delà de la raison" ils sont l’image de l’écrivain au travail fantasmant la réalité… Elle n’a pas deviné. Elle a vu.

Dans L’Ombre du tueur (1997), le John Rebus de Ian Rankin s’exprime sur le sujet  "Les médias se donnent des sensations fortes avec les voyous et les assassins repentis, surtout s’ils ont des tendances artistiques ou littéraires. Les médias ont eux-mêmes des prétentions dans ce domaine". Rankin nous rappelle également dans une note de Du Fond des ténèbres que sa bonne ville d’Edimbourg fut bien la ville où vécut Deacon Brodie, ce conseiller municipal et ébéniste le jour qui se transformait la nuit en cambrioleur et est à l’origine de L’Étrange cas du Dr Jekyll et Mr Hyde, de Robert Louis Stevenson (1885).
Pour rester au Royaume-Uni mentionnons un autre auteur important David Peace qui, en quatre dates et autant de titres parus en Angleterre entre 1999 et 2002 : 1974, 1977, 1980 et 1983 s’est fait le chantre de la décadence et d’une noirceur absolue s’attelant sur les pas de l’étrangleur du Yorkshire, …celui-là même qui hanta ses jeunes années et lui fit soupçonner son propre père !

James Ellroy et Le Dahlia Noir (1987, Rivages/Noir 1990), tout un programme ! Ici, il ne s’agit plus du père mais de la mère d’Ellroy, belle, brune, et femme facile. C'est Ellroy enfant qui découvre sa mère assassinée. Ce meurtre sordide et jamais élucidé va conditionner la majorité de son œuvre et son acharnement à tenter de romancer l’enquête, si ardue et palpitante, du meurtre-écho du Black Dahlia. Cette jeune starlette, Betty Short , belle, brune, toujours vêtue de noir, et prostituée, retrouvée dans un terrain vague de Los Angeles, le corps nu et mutilé, sectionné en deux au niveau de la taille ce 15 janvier 1947. Le lyrisme, la dureté et le scalpel stylistique d’Ellroy, sa stratégie assez unique de mêler si intimement Histoire et fiction, sa science du détail policier, le choix et l’importance des rapports de police et coupures de presse en font assurément l’emblématique héraut du roman noir factuel "Je veux faire des romans noirs épiques /…/ Je veux savoir pourquoi ma mère a été assassinée, pourquoi l’Amérique du XXème siècle a été un voyage aussi long, laid, sournois et sanglant". [Confère American Tabloïd son histoire secrète et si personnelle des USA de 1958 à 1963 où l’on croise en guest stars Howard Hugues, les frères Kennedy, les mafieux Hoffa et Giancana,…]
Rappelons que le Dahlia est dédié : "À Geneva Hilliker Ellroy, 1915-1958 ; Mère : Vingt-neuf ans plus tard, ces pages d’adieux aux lettres de sang". On le rapprochera de Ma Part d’ombre (1996) "ce recommencement", où James Ellroy relate l’enquête frelatée sur le meurtre de sa mère qu’il confie durant des années au détective privé Bill Stoner, ou de son texte L’Assassin de ma mère dans le recueil de nouvelles Crimes en série (1998 chez Rivages/ thriller).
Ellroy dira magnifiquement de Betty "L’obscurité définit son existence et la célébrité définit sa mort". N’oublions pas d’avoir une déférente pensée pour le légendaire flic Harry Hansen qui consacra 35 années à cette enquête… et d’ajouter qu’avant Ellroy, d’autres écrivains chroniqueurs, à moins que ce ne soit l’inverse, s’emparent du filon de la fleur noire. Citons-en quelques uns par ordre d’apparition : Ben Hecht, Leslie Charteris (le créateur du Saint), David Goodis (il proposa de faire appel à la psychologie pour résoudre le cas).
Filon intarissable puisque, sans être exhaustif, signalons  :
de Steve Hodel (le fils du Docteur G. Hodel, l’un des 22 suspects d’un rapport du comté de L.A. daté de 1951) L’Affaire du Dahlia Noir (Seuil) qui fit écrire à James Ellroy dans sa préface publicitaire : "Maintenant, je sais.".
de Don Wolfe Le Dossier Dahlia Noir (Albin Michel)
de John Gilmore On l’appelait le Dahlia Noir (L’Archipel) ;
de Stéphane Bourgoin et Jean-Pierre Deloux Le Dahlia Noir, autopsie d’un crime de 1947 (chez e/dite, 2006)  que nous convoquons pour conclure  "Mais la mort a toujours le dernier mot, et le Dahlia, Joconde du noir, grimace toujours un sourire maldoréen, gardant pour elle, sa propre énigme".


Don Delillo crée en 1988 la fiction politique Libra, où il raconte l’assassinat de John F. Kennedy. Se plaçant dans la tête du meurtrier Lee Harvey Oswald, il ose la tentative de remplir les "espaces blancs" laissés par la grande Histoire, succédant à Norman Mailer pour le projet romanesque Le Chant du bourreau (prix Pulitzer 1979), puisé quant à lui dans la vie du criminel Gary Gilmore, mort sur la chaise électrique en 1977. Mais le précédant par ailleurs puisque Mailer s’attaquera lui aussi à la destinée du même tueur dans Oswald, un mystère américain en 1995.
Signalons dans la même veine de ces livres-enquêtes les exceptionnels romans noirs biographiques de Nick Tosches  Dino (1992, à propos de Dean Martin) et Night Train (2000, sur le boxeur Sonny Liston).
[Remémorons nous la pièce posthume de Bernard-Marie Koltès (1990) Roberto Zucco qui traite de la folle trajectoire de ce meurtrier parricide de 19 ans dans la région de Mestre. Pascale Froment lui consacrera deux ans d’enquête et son Roberto Succo, histoire vraie d’un assassin sans raison (Folio, 2001) et Cédric Kahn un film.]


  • 1995-2002 et même plus tard ... : démarrage de la série Le Poulpe. Insufflée par trois auteurs majeurs du roman noir français : Jean-Bernard Pouy, Patrick Raynal et Serge Quadruppani, elle connait chez Baleine un immense succès. Le principe en était simple et partageur : un héros libertaire grand et dégingandé, Gabriel Lecouvreur dit "Le Poulpe", apprenait par voie de presse l’existence de telle ou telle exaction, meurtre, malversation politico protégée qui ne serait pas résolue. Au nom de tous et de chacun, en quidam justicier, il décide alors d’enquêter et de faire justice, chaque fois mis en scène par un auteur différent.
Si J.-B. Pouy, a ouvert le bal et très généreusement dirigé la collection, signalons que S. Quadruppani, a écrit le second  Saigne-sur-Mer qui se passe à… La Seyne-sur-Mer où un candidat aux municipales est abattu de 2 balles de 11.43, en référence directe à l’assassinat de Yann Piat (p.21 : "VAR : Encore un meurtre d’élu !"). Il est également l’auteur d’Au Fond de l’œil du chat (Métailié, 2006) parsemé de références et de correspondances aux grandes affaires de notre temps : les disparues de Nevers, le procès de Giulio Andreotti, l’affaire Allègre, le Rainbow Warrior, etc.
Un autre participant du Poulpe avec Les Jarnaqueurs, Michel Boujut, publie en 2008 un beau Rivages/noir La Vie de Marie-Thérèse qui bifurqua quand sa passion pour le jazz prit une forme excessive. Dans ce court roman dédié au fait divers, tout part d’une photo découpée en 1959 dans Sud-Ouest et retrouvée quarante-cinq ans plus tard entre les pages de La Nuit tombe de Goodis (en Série blême à couverture cartonnée rouge et verte). Son enquête toulousaine s’enrichit de la qualité humaine et artistique des témoins sollicités jusqu’à entrer en relation avec son personnage.

[Complément bibliographique : voir le remarquable  20 ans de faits divers (paru chez Points Seuil en 2008), recueil d’articles allant d’octobre 1984 à février 2006 et leurs épilogues des "meilleures enquêtes de Libération" où l’on retrouve nombre d’affaires citées ici et que Laurent Joffrin présente ainsi  "Voici le roman noir de la France". Où l’écart littéraire de Marguerite Duras cité plus haut est étonnamment à peine résumé ; où l’on apprend qu’à la lecture de son reportage, Christine Villemin a eu juste ces mots : "Mais elle est folle celle-là !". Méditons également cette fascination racoleuse ou révélatrice ?, cette propension télévisuelle récente à reconstituer le casse du siècle spaggiarien, les affaires Villemin ou Ben Barka, les portraits des tueurs en série Francis Heaulme et Désiré Landru (pour TF1 d’après un scénario d’Emmanuel Carrère)…
Note : Si Thierry Jonquet est l’un des seuls grands auteurs français à n’avoir pas écrit de Poulpe… suite à la parution de Moloch son puissant roman sur la maltraitance des enfants et le syndrome de Münchhausen (Série Noire, Gallimard, 1998) il a subi l’épreuve d’un procès. Des parents prétendirent y reconnaître l’histoire de leur fille et portèrent plainte contre « atteinte à la mémoire d’une morte ». Le 7 février 2000, le Tribunal de Grande Instance de Paris a relaxé l’écrivain, au grand soulagement de nombreux auteurs et éditeurs. Jonquet se posait la question en ces termes : "Peut-on reprocher, interdire à un auteur de lire le journal et de s’en imprégner ?".]
Pour  Le Poulpe au lycée, j'ai écrit  Let it Di ( n° 200 éd. Baleine, 2000).

Emmanuel Carrère bien après la sortie de L’Adversaire (P.O.L. 1999) justifie de la sorte son irrésistible attirance pour ce sujet : "J’ai lu un article de Florence Aubenas dans Libé… j’étais sidéré /…/ J’ai senti que c’était quelque chose que je voulais raconter. Je me rappelle avoir relu De Sang froid, dont l’ombre s’étend forcément sur tout projet de ce genre". Ce qui l’a sidéré c’est qu’un homme tue sa femme, ses deux enfants et ses parents… pour leur épargner l’imposture de sa vie, ces 18 ans de double vie, de mensonge. Ces années où il leur a fait croire qu’il était médecin et travaillait à Genève pour l’OMS… Carrère tirera de sa vie, de ses rencontres et de sa correspondance avec Romand, la teneur d’un livre envoûtant écrit à la première personne sur ce Dr Jekyll et Mr Hyde de notre époque comme en témoigne son incipit  "Le matin du samedi 9 janvier 1996, pendant que Jean-Claude Romand tuait sa femme et ses enfants, j’assistais avec les miens à une réunion pédagogique à l’école de Gabriel, notre fils aîné". La stupeur laissée en partage par le mythomane fut également traitée via l’image dans le passionnant documentaire de Gilles Cayatte Le Roman d’un menteur, et les films de Laurent Cantet L’Emploi du temps en  2001 et Nicole Garcia L’Adversaire en 2002.

  • Pour conclure, je souhaiterais faire découvrir à celles et ceux qui ne le connaissent pas Pete Dexter l’auteur de Train, Cotton Point ou Deadwood, cet immense représentant du roman noir hard-boiled américain et du journalisme d’investigation. En 1995, il publie Paperboy, littéralement  le vendeur de journaux (éd. de L’Olivier, 1996 ; Points Seuil, 2007) : Floride, 1965, le shérif Thurmond Call, une ordure raciste, est retrouvé éventré. Hillary van Wetter, un bouseux de l’endroit marécageux, et coupable idéal, attend injustement son exécution. Charlotte, amoureuse d’Hillary, va tout tenter pour le sauver. Pour ce faire elle va parvenir à impliquer deux journalistes du Miami Times dépêchés pour reprendre l’enquête : les frères Jack et Ward James bientôt affublés d’un arriviste notoire, Yardley Acheman. Passion, ambition (le Pulitzer en ligne de mire), manipulations, vont rythmer ce roman glauque, torride et d’un réalisme exacerbé qui s’achève par cette courte phrase  "Il n’y a pas d’homme intact". Rapport à notre sujet, ce summum archétypique met en scène l’implication morbide et jusqu’au-boutiste de Ward James qui se plonge dans tous les sens du terme, se perd avec ferveur, se désintègre dans la terreur au cours de sa quête-enquête qui n’est pas sans rappeler l’engagement somptueux du commissaire Matthieu dans La Promesse de Friedrich Dürrenmatt, ce chef d’œuvre de 1958, sous titré Requiem pour le roman policier.


© Gerardo LAMBERTONI


Montpellier, avril 2010





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