vendredi 19 décembre 2014

"La Métamorphose" de Franz Kafka

                                                       




   Trouble d'identité, par Christian Cosberg
     

 « Un matin, au sortir d’un rêve agité, Grégoire Samsa s’éveilla transformé dans son lit en une véritable vermine. » C'est la tout première ligne de cette terrible et rémanente nouvelle de Franz Kafka. Je vous en propose une illustration toute personnelle.

jeudi 18 décembre 2014

ROAD POLAR




 

Avant-propos ou préchauffage du moteur  
 




  • Le polar on the road, le roman de la route, c’est la quintessence des grands espaces, la quête kilomètre après kilomètre, étape par étape, l’enquête-voyage qui vous transforme et qui fit écrire à Montaigne : « Je réponds ordinairement à ceux qui me demandent raison de mes voyages : Je sais bien ce que je fuis mais non pas ce que je cherche » .  On pourrait aussi le déclamer avec Sean Penn le réalisateur d’Into the Wild « Mais c’est sur la route qu’on apprend quelle est notre place dans le monde » .  Ernesto Che Guevara s'exprimait ainsi à la fin de son périple de 1952 en Amérique du Sud dans Voyage à motocyclette « Je ne suis plus moi ! »… je serai dans toutes les chambres d’étudiants et les tee-shirts… [cf  Petros Markaris, Le Che s’est suicidé, 2006, au Seuil Policiers]…


  • Et puis cette route dont on parle est avant tout UNE mythique référence littéraire : On the road, Sur la route, de Jack Kerouac (1957). Représentant de la Beat génération, mimétisme et expressionnisme, il écrit  « Je suis allé vite parce que la route est rapide. J’ai rédigé mon livre en 20 jours, sur un ruban de papier de 37 mètres de long que j’ai fait défiler dans la machine à écrire sans faire le moindre paragraphe. Je l’ai déroulé sur le sol, on dirait une route… ». Le livre est annoncé par l’autobiographique Yegg, de Jack Black (qui date de 1926, réédité chez Les Fondeurs de briques en 2007)  où nous accompagnons un vagabond, un hobo en route, de pensions en fumeries, de geôles de campagne en pénitenciers. Il s'agit d'un témoignage de cette vie des yeggs ,  « Ceux dont le détective Pinkerton pensait qu’ils formaient une confrérie de criminels casseurs de coffres-forts, "qui forçaient les serrures de toutes les tôles du pays" ».





On règle l’auto-radio sur sa fréquence préférée, bande-son jazz, jazz-rock ou la Dixième Symphonie de Mahler comme pour Jonah Le psychopathe de Keith Ablow ; on met le clignotant, on s’engage dans un choix hiérarchique et personnel, je vous souhaite bonne route ! 







Christopher COOK :



Voleurs  

Titre original : Robbers, NY, 2000,  puis édité en 2002 par Rivages, et en 2004 par Rivages/Noir, traduit de l’américain par Pierre Bondil que nous avions invité au printemps 2005.



 Une manière de chef d’œuvre avec quelques longueurs… 548 pages ! L’impression d’une supériorité sur James Lee Burke dans les dialogues durs et ciselés, un surplus de détails et de profondeur dans les descriptions :

  • des images du soleil, de ciels, d’arbres, animaux, marécages et éco-systèmes… « Les hautes herbes le long de la route avaient défilé en masse confuse, les champs verts se ressemblaient tous, des néants périphériques extérieurs à l’existence de cette étroite surface asphaltée qui se précipitait sous l’assaut des roues, du moteur, de son cœur, de sa promesse (p.219). "
  • des villes, Austin ! « Ancien aimant de la contreculture et refuge de glandeurs, aujourd’hui lancée raide défoncée à fond la caisse » (p.14), et ce fragment « Il s’approcha de l’intersection avec la route de Barton Springs et vit le Jalisco, un vaste bâtiment blanc en pisé avec un liseré rouge, l’idée qu’un constructeur gringo se faisait de l’architecture mexicaine. On aurait dit un Fort Alamo qui se serait fait tirer les chairs pour pas cher. » (p.49-50)

Eddie -qui portera plusieurs noms avant d’atteindre à une forme incertaine de rédemption musicale-, et Ray Bob roulent vers le Sud du Texas. Ray Bob, le péquenot raciste, est un tueur forcené, sans morale, sans foi ni loi, qui tuerait bien tout le monde s’il le fallait « Putain, faut tout que je fasse moi-même. Tout ce que t’as à faire c’est viser et tirer, c’est pas compliqué » (p. 70)… mais c’est bien Eddie qui commet le premier et effroyable meurtre pour un seul paquet de Camel (p. 17)… Assez vite ils vont croiser la route et plus de Della Street, l’ex-futur mannequin blond qui va semer la zizanie dans le duo de malfrats. Ils vont se retrouver pris en chasse par Bernie Rose de la police criminelle qu’ils vont abattre de sang froid, le fou des armes et de Dieu ivre de vengeance Harvey Lomax et le vieillissant Ranger Rule Hooks,  « La loi » (page 21), qui trompe son collègue, se languit de l’absence de nouvelles de sa fille, et qui va, sous la chaleur « de haut fourneau »,  traquer « le Rouquin. Le chien meneur de l’attelage » (p. 257). Au fin fond des bourbiers, bayous, marais, et forêts de pins : « Un Matthews… des gens rudes… reclus, consanguins, des plus bouseux de l’Est Texas, voleurs et braconniers des lits de rivières, violents par nature, ignorants par choix » (p. 309). Une implacable traque due à « l’inexplicable violence d’un unique individu » (p.469). 







 Douglas KENNEDY


 Cul-de-sac

 1994, Londres –préalablement refusé aux USA- ; Série Noire 1998 ; Folio policier 2006, traduction de Catherine Cheval).



 Un bijou d’humour, de thriller, d’aventures… de cet auteur US, vivant en Angleterre et venu du théâtre.

Cul-de-sac devenu depuis… Piège nuptial chez Belfond (2008, avec un DVD inédit : « D. Kennedy ou l’éloge de la fuite »), sous une couverture affriolante noire et rose, annonçant une nouvelle traduction de Bernard Cohen validée par Kennedy : « C’est complètement différent maintenant ! C’était mon premier roman après trois récits de voyage, j’ai essayé un polar… Le thème c’est : on crée, on construit toujours son propre cul-de-sac !».



Partant du Nord, de Darwin, « le tout-venant de l’architecture moderne. En deuxième démarque », (p.22 du N°421 en folio) pour se rendre au Sud-Ouest du continent, Perth, Nick Hawthorne -qui en a rêvé en achetant une carte de l’Australie à Boston-, va y trouver sa drôle de voie au volant d’un combi VW des années 70. Et quand il se farcit de nuit dans la latérite du bush australien « son premier kangourou » (page 42), il sent tout de suite que les choses tournent mal : « Je n’avais pas vu le poteau frontière, mais j’y étais, au Pays de Nulle Part… ». Il atteint, blessé, Kununurra et tente de faire réparer. Mais il subit « l’effet pervers de l’outback : la façon insidieuse qu’à tout ce vide de décupler vos doutes personnels ». Et ce n’est rien à côté de ce qui l’attend ! : au moment de repartir et de faire le plein, la prochaine pompe est à 400 km !,  il est abordé par « une Walkyrie, option surf d’un mètre quatre-vingt de muscles » (p. 59).  Angie vient de Wollanup,  un ancien village minier (la mine d’amiante fut fermée en 79), qu’elle lui définit comme le cœur rouge, le centre de l’Australie « Que du désert. Cinquante-trois habitants et les plus proches voisins à sept cents bornes » et qui pour son plus grand bonheur va tomber follement amoureuse de lui. La fille est violente et passionnée « Le sexe avec elle ressemblait au sac de la Gaule par Attila » (p. 78) ; jalouse et possessive ! Il se retrouve marié de force aussi sec, drogué, privé d’argent et de passeport et séquestré chez ces tarés de consanguins « croisés Néandertal » qui boivent comme des trous, entassent les ordures dans la rue principale, ont supprimé la propriété privée et… logiquement réquisitionné son combi. Affecté au garage, bouffant du 'rou et des conserves, surveillé comme le lait sur le feu par une Angie enceinte, Nick n’a qu’une impossible idée en tête : se tirer de là ! Heureusement il va trouver un peu d’amour et d’aide auprès de Krystal, l’intello du clan, sa belle-sœur. Nous entraînant dans sa fuite vers un suspense réussi, où même rendu à l’aéroport il ne sait pas jusqu’au dernier instant s’il va pouvoir s’en tirer, franchir le contrôle pointilleux de l’immigration, échapper à « ce cauchemar sans nom » (p. 292) !    



[C’est il me semble le moment de mentionner l’ouvrage d’ADG, Kangouroad movie (La Noire, Gallimard, 2003).]

*



Bernard MATHIEU



 Le Sang du Capricorne  (trilogie brésilienne) : (1997), Otelo (1999), et Carmelita (2004)

 tous édités à La Noire de Gallimard et tous trois en Folio policier depuis.

Journaliste indépendant, auteur de récits de voyages et d’essais : Jusqu’à la mer  ( réédité chez J. Losfeld en 2003), où comme le dit Mathieu il s’efforce de : « Parler d’un monde qui s’évanouit, celui de la batellerie »…

Dans   un fils de paysan pauvre du Nord du Brésil et ancien gosse des rues est devenu flic à Brasilia où il enquête sur le meurtre d’une prostituée.

Carmelita  se déroule dans une favela de Rio où l’auteur a passé un mois en repérage [cf : La Lutte finale de Conrad Detrez].

On pourrait résumer Otelo  par : vie et mort de deux flics :

  • Il y a Barreto, le pourri qui traverse le Brésil, les immense marais du Pantanal, jusqu’aux frontières de la Bolivie et du Paraguay, afin de monnayer l’or qu’il a volé.
  • Il y a le capitaine Otelo de Sao Paulo, inquiet de la disparition de Zé qu’il a formé et part à sa recherche dans ce road-polar où règne la très rare alchimie entre roman noir et poésie.

C'est un univers empreint de nostalgie, d’amertume, de romantisme, de tendresse, de sensualité  «Personne, non, personne ne se souvenait d’avoir croisé Barreto, et Otelo reprenait sa route pointée sur le nord, comme une aiguille de boussole, une route secouée d’amples ondulations comme des vagues pétrifiées ; des vagues d’une terre rouge, cuite par le soleil ardent dans le four du Planalto » (p. 160)., un parcours où les lieux prennent forme humaine, tout comme « La ville s’abandonnait à la narcose d’une langueur moite, doucereuse et mortelle… » (p. 208), une quête à la forme et à la durée incertaines « Jusqu’à quand dériverait-il au long des rubans d’asphalte déroulés dans le campo ? Il ne le savait pas. Tant que la Logus roulait, tant qu’il avait de l’argent, et il lui en restait pas mal, il n’avait aucune raison d’arrêter » (p.234) de courir après cette ombre mauvaise.





James CRUMLEY



Décédé en 2008,

De l’école de Missoula, Montana, qu'ont fréquenté Carver, Brautigan, Jim Harrison, Lee Burke, Richard Ford, Robert Sims Reid , Jon A. Jackson « L’écriture c’est un truc d’hommes ! Pas de fiottes… », le Dick Hugo de Meurtres cousus d’or, James Welch, etc.



 James Crumley dit de lui : « Je suis juste un péquenot originaire du sud Texas ». Il peine à se déplacer, le bide pastèque, la biture, toujours une canette à la main : voyez L’Esprit de la route, réalisation de Matthieu Serveau (2002) où Crumley nous met en garde : « La route c’est l’illusion de la liberté ». Ses romans bourrés d’humour et d’énergie brute auraient transféré le genre du roman policier urbain pour l’inscrire dans l’Amérique profonde, l’auraient extrait du vase vénitien -voir R. Chandler à propos de D. Hammett  "Il a sorti le crime de son vase vénitien pour le jeter dans les caniveaux-  pour le sculpter dans une vase arpentée par les deux principaux personnages qu’il a créé".

 

1. Fausse piste (Titre Original : The Wrong case, 1975, publié en 1988 chez C. Bourgois éditeur, puis Folio policier, traduction Ata).

Milo Milodragovitch, fils de bonne famille –qui n’héritera qu’à l’âge de 53 ans !-, ex de Corée, roi de la filature, Milo est un homme libre qui a démissionné depuis 10 ans de son poste de shérif. Il vit de constats d’adultère mais ses profits sont absorbés par les syndics, avoués, avocats et… ses ex-femmes (5 ! dans La Danse de l’ours) ou enfants. Il abuse de la bouteille et de la coke, est barman à ses heures. « Un authentique idéaliste, travaillant parfois à l’œil. Ce qui est la moindre des choses pour un private eye » (J. Pierre Deloux)… Il trimbale son blues, sa gueule de bois et son grand cœur à la recherche du frère disparu d’Helen Duffy. En exergue au roman, on peut lire : « Ne couchez jamais avec une fille qui est dans de plus sales draps que vous.

(Lew Archer) ». Archer étant… le détective privé créé par Ross Mc Donald… en hommage à D. Hammett (Miles Archer étant le collègue de Sam Spade dans Le Faucon Maltais).

La Danse de l’ours (paraît à New York en 1983, chez Albin Michel, 1985 ; Le livre de poche, 1987, traduction : François Lasquin).

Notre Milo y vivote et s’en sort comme vigile, jusqu’au jour où une vieille dame lui confie une affaire simple en apparence…mais qui va le plonger au cœur d’une angoissante énigme, traqué par de puissants tueurs.

Et puisqu' on parlait d’Hammett, cette citation de Crumley (page 177) à propos de la ville de Butte qui servit de modèle à La Moisson rouge : « Sur le flanc septentrional de la montagne, les escarpements rocheux d’un gris rougeâtre projettent sur les résidus de neige des ombres sales qui leur donnent l’aspect douteux des draps d’un poivrot, le vent est froid et coupant comme du métal, et le ciel est couleur de morve. »



2. Le Dernier baiser (The Last good kiss (1978) paru en 10/18, 1986 ; folio policier, 2006, traduction de Philippe Garnier),

Chauncey Wayne Sughrue est un autre alcoolo de Meriwether que l’on découvre pour sa première enquête dans  dédié à Dick Hugo avec cet extrait célèbre : « Quand j’ai finalement rattrapé Abraham Trahearne, il était en train de boire des bières avec un bouledogue alcoolique nommé Fireball Roberts dans une taverne mal en point de Sonoma, en Californie du Nord ; en train de vider le cœur d’une superbe journée de printemps.»

Il réapparaît entre autres dans : 

Le Canard siffleur mexicain (1993, La Noire, 1994 ; folio n°3040, 1998, traduction de Nicolas Richard) considéré comme le roman le plus noir du lyrique Crumley.

Norman l’Anormal, un biker quinqua, engage Chauncey pour retrouver sa mère. Sughrue l’intello cynique et désabusé va traverser les USA et une partie du Mexique… en compagnie de deux vétérans du Vietnam : un flic de Denver atteint d’un cancer et… un facteur alcoolique ! Et le voyage promet : « Sauf que j’eus soudain envie de voir ça, tout ça, l’ouest du Texas, le Mexique et d’autres endroits plus au sud, je voulais voir d’où venait mon canard siffleur mexicain. Je voulais rentrer chez moi, à un endroit où je n’étais encore jamais allé » (p. 249).



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Maurice G. DANTEC



La Sirène rouge

Série Noire n° 2326, 1993 ; le n°1 ! de Folio policier, 1998



On y voit "Hugo Cornelius Toorop" (Tour d’Europe, tour-op’érator), un habitué de la gâchette de 33 ans qui n’a plus rien à perdre, traverser « pour son compte une Europe dévastée par les conflits qu’elle tente d’occulter et les cadavres jalonnent son périple./…parallèlement à sa lutte et en dépit du bon sens, Toorop a pris sous son aile noire, une petite sirène de douze ans, Alice, que sa propre mère psychotique tente d’éliminer » (in guide Folio policier 2008). « Ensemble, ils vont traverser l’Europe, d’Amsterdam à Porto. Le genre de voyage où les cadavres servent de bornes kilométriques » (4ème de couverture, Série Noire) ; adapté au cinéma par Olivier Megaton avec Jean-Marc Barr, Asia Argento…



Les Racines du mal

Série Noire, 1995



Dès les premières lignes (p.15) « Andreas Schaltzmann s’est mis à tuer parce que son estomac pourrissait. » qui font suite à trois pages de transdisciplinaires et bibliographiques remerciements (dont sont oubliés Thomas Harris et James Ellroy !), nous sommes plongés dans un fatras métaphysico-ésotéro-mystico-science fictionnesque, un long brouillon parsemé de digressions qui tire sa force de son propre délire. De cette accumulation, il tisse ou « crée des labyrinthes entre les genres » et accable le cerveau d’Andreas d’aliens, de barbituriques, d’alcools qui le conduiront en personnage de "cyber-thriller" et nous avec lui à semer des cadavres dans l’Aubrac, les Pyrénées, pour aller ensuite dériver vers d’autres montagnes, les Alpes, l’Italie du Nord… croisant les signes d’une noirceur absolue et les douleurs relatives à d’innombrables disparitions d’enfants, surtout des fillettes.

Le Schizo-Processeur, cette neuro-machine qui l’accompagne, le lui a en quelque sorte révélé : « Schaltzmann était en fait convaincu de se trouver ailleurs que sur la terre. Prisonnier d’un monde factice, dans un bagne truqué. /…/ il était sur la Planète du Mal. » (p. 183)

Cette planète où ils essaient, (p. 381-382) « de trouver un nouveau terrain de jeu /…/ j’ai même l’impression que leur jeu est extrêmement codifié. Il doit y avoir des points selon les degrés de difficulté, les sévices subis, l’endroit où les corps sont découverts, peut-être même le délai entre la mort et la découverte… des trucs comme ça ». Qu’ils tentent « de battre des records » (p. 428) comme celui du tueur en série Ted Bundy ou (p. 522) d’expérimenter d’immondes tables de marque : « Les numéros laissés sur le mur de la maison Willer n’avaient pas été écrits au hasard, dans une crise hallucinatoire, ou pour se moquer des victimes impuissantes. Non, c’était horriblement plus simple que ça : ils avaient fait les comptes»! « C’est à peine plus qu’une partie de paint-ball, pour eux… ». « Ceux des Ténèbres » jouent la partie du siècle, « le Gambit du Millénium », ils jouissent du « loisir absolu » des serial-killers…

 [Cf également son tout récent : Comme le fantôme d’un jazzman dans la station Mir en déroute (Albin Michel, 2009) qui met en scène la cavale hallucinée d’un couple («Karen et moi») atteint d’un étrange neurovirus qui connecte leur cerveau à la station Mir et… à son ange gardien, le jazzman Albert Ayler.]



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 Jim HARRISON



Un Bon jour pour mourir

1973 , Robert Laffont, 1985, 10/18, 1989, traduction de Sara Oudin.



 L’auteur de Légendes d’automne y met en scène la virée déjantée d’un trio à la Jules et Jim (le film est explicitement cité page 114) qui, suite à une promesse d’alcoolo, aura pour but de faire sauter un barrage du côté du Grand Canyon du Colorado ! Sexe, cocaïne, joints, alcool, vont accompagner le narrateur (double de Jim Harrison ?, pêcheur angoissé, passionné de billard, accro au valium et vitamines), Tim l'instigateur rescapé du Vietnam et  Sylvia « grande et les cheveux vaguement roux » compagne de Tim et désirée follement par le narrateur. Pour les suivre, il nous faudra traverser l’Arizona, le Texas, rejoindre Tucson où ils s’imprègnent du Manuel des explosifs… remonter vers le Nord en passant par l’Utah « L’alternative se réduisit à un mélange de kérosène et de sacs d’engrais au nitrate… moins facilement repérables que la dynamite », (p. 134), frôler la frontière du Wyoming, parvenir au Montana et enfin à ce barrage de « 21 mètres de long sur près de 4 mètres d’épaisseur » (page 202).



Prétexte à la virée, la route, le natural writing, la pêche… post-soixante huitard et pré écologique… le roman vaut avant tout pour la réflexion, l’introspection du narrateur sur le sens profond de la vie. Tous ces flash-backs mémoriels y participent : : « Tant d’opiniâtreté pour gagner sa vie. Et une fois ou deux par semaine, il fallait s’arrêter à une station-service pour faire le plein. Les petits détails, comme les stations-service, sont parfois à l’origine d’une sorte d’hystérie paralytique. » (p. 170). Ils tendent à inscrire au plus profond du texte les antécédents historiques des lieux et contrées qu’ils visitent : « Et les Nez Percés, qui s’étaient battus sur le sol même où je me tenais, avaient un proverbe : à l’approche de la guerre, ils disaient : « Courage ! C’est un bon jour pour mourir », tout comme les Sioux Miniconjou auraient dit : « Courage ! La terre est la seule chose qui dure. » (p. 174)… qui perdureront à cette mort que Tim va trouver au bout de la route : « Le corps de Tim flottait dans le courant retenu seulement par le catogan auquel je m’agrippais. » (p. 217), à cette lucidité que le narrateur va atteindre à propos de son amour : « Il fallait que quelqu’un s’occupe d’elle. Mais, s’il me restait un tant soit peu de gentillesse et de pitié, et la conscience de ce que je faisais sur cette terre, tout borné et stupide que j’étais, je savais que cela ne pouvait être moi. » (Cinq dernières lignes du roman).  



Michel Lebrun avait dit à l’époque de la sortie française de ce livre : « Si ça avait été un polar, ç’aurait été le meilleur de l’année »…



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Eric MILLER

Un jeune auteur, animateur d’ateliers d’écriture, vivant au Colorado


Décomposition

2005, 2008 aux éditions du Masque et une belle couverture, traduction de Claro.



"Un conte de fées macabre" (Alexandre Fillon, Livres-Hebdo) où l’héroïne en Juliette se retrouve en route pour Seattle afin de rejoindre "George" qui l’attend peut-être tandis que son Roméo, "Jack" pourrit dans le coffre de sa Mustang. En route, souhaitant naïvement se libérer de son passé, elle va croiser ses démons, retrouver si l’on peut dire ses parents comme ce dialogue avec sa mère : La mère : « - Qu’est-ce qui ne va pas chez toi ? » et sa réponse : « - C’est toi qui ne vas pas chez moi. » (p. 118); une ancienne voisine qu’elle tuera peut-être ; les traces de son enfant mort "Danny Boy" et ce qui a bouleversé sa vie…

C’est écrit très sobrement, au service de la naïveté du personnage principal (p. 9) : premier jour : « Mais avant d’arriver là-bas, il faut que je me débarrasse de Jack. Lui, ce n’était pas un type bien, et je l’ai tué ». Durant son trajet, elle croise des gens, recueille une poule, surveille le coffre et l’état du cadavre. Un brin paumée fofolle, avec un peu de jugeote, un peu de psychologie de bazar, elle trace sa route et élucubre d’ambivalents raisonnements pouvant se révéler d’une profonde justesse : « D’après ce que j’ai appris sur la décomposition, Jack ne devrait pas encore puer. Mais il doit forcément puer, parce que la voiture pue. Peut-être qu’il a fait chaud cette nuit. Peut-être que le fait de rester dans le coffre d’une voiture accélère le processus. Peut-être qu’il y a quelque chose de pourri en Jack qui le fait se décomposer plus vite. Ou peut-être que c’est juste dans ma tête » (p. 77). Elle avance, de panneaux pornographiques en panneaux qui lui parlent de Jésus, tandis que son monologue nous apprend ce qu’était sa vie avec son Jack, un écrivain. Elle progresse, construisant, échafaudant, traçant des parallèles entre sa trajectoire et celles théoriques des personnages de ses romans… forte d’un déterminisme irraisonné, subissant les assauts de toutes parts : « La Mustang semble poussive, comme si Jack était une ancre dans le coffre. » (p. 150) ; « Je roule dans l’après-midi en proie à une sorte de confusion. Jack est toujours à l’arrière dans le coffre avec ses roses qui pourrissent [elle les y a déposées pour atténuer l’odeur du cadavre !]. George est quelque part devant moi. » (p. 176). Se précipitant jusqu’au violent accrochage qui entraînera une fin digne de La Belle au coffre dormant…



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John Dann MAC DONALD

[1916-1986]

Auteur de 78 livres, 75 millions d’exemplaires vendus !



Les Énergumènes

1960, soit 6 ans avant De Sang froid de Truman Capote ! 1962 pour la traduction française chez Gallimard ; puis par exemple : Carré Noir n° 344 de 1980, traduction de Jeanine Hérisson



Le roman démarre par un courrier de gardien relatant l’exécution des quatre jeunes tueurs sur la chaise électrique : « Cher Ed, ça y est ! On l’a eu enfin, notre festival ! On les a expédiés au pays du sourire, ces quatre tordus ! ». S’ensuivent les divers mémoires rédigés par l’avocat de la défense Riker Owen concernant les exactions des quatre tordus : Nanette Koslov « sa seule présence semble provoquer automatiquement l’éveil de la sexualité », Robert Hernandez « le grand balaise, la vraie brute », Sander Golden « je suis poète » et binoclard et enfin Kirby Strassen « le gosse de riches », quelques flashbacks et le Journal de la maison de la mort de Kirby Palmer Strassen qui venait d’abandonner ses études : « C’est ce que les journalistes n’ont cessé de me demander : comment tout ça a commencé ? Comment un jeune Américain honnête et privilégié a-t-il bien pu se lancer dans une telle randonnée criminelle ? » (p. 42)… : « Si je relate avec un tel luxe de détails mes rapports avec John et Kathryn Pinelli, c’est parce qu’ils jouent un rôle important dans ce qui devait se passer par la suite. /…/ Car si je ne les avais pas accompagnés au Mexique, je n’aurais jamais rencontré Sandy, Nan et Hernandez dans cette brasserie des faubourgs de Del Rio. Sur un autre plan, sans les Pinelli,… je n’aurais pas été en quelque sorte « mis en condition » et préparé à me joindre à Golden, Koslov et Hernandez. Je n’aurais pas eu cette attitude d’esprit particulière qui nous permit à tous les quatre d’agir de concert, comme les doigts de la main » (p. 65). Dans le sillage de leurs méfaits, les témoignages s’accumulent : « Je savais qu’ils tueraient n’importe qui. Ils n’étaient pas comme les gens qu’on voit d’habitude (un jeune garçon, p. 89) » ; « La meute sanglante » (les journalistes et leurs slogans)… Nous suivons leur délire au Texas, à travers le Tennessee, en Pennsylvanie, ils sont d’abord au volant d’une Buick bleu foncé volée au Kentucky, puis d’une Mercury de 58 ou 59 beige et marron. Ces « quatre désaxés. Des déséquilibrés, débordants de haine » sont des Tueurs nés avant l’heure (cf film d’Oliver Stone, 1994). Ils tracent vers La Nouvelle-Orléans puis New York, une route d’enlèvements, de viols et meurtres, shootés aux pilules vertes et grises, là où « le monde était lumineux, vide de sens, indifférent » (p. 162). Ils roulent, s’arrêtent, se reposent et repartent. Dégradant, humiliant, anéantissant les gens. Ballottés et bientôt pris au piège : «Nous étions solidaires, comme les survivants d’une catastrophe qui flottent à la dérive, sur un toit charrié par une rivière. Tout ce qui allait arriver, nous allions tous le subir » (p. 224) ; « Nous étions en plein délire/…/ Le monde avait cessé d’exister, nous étions insaisissables, telles des mouches qu’un aveugle tenterait d’attraper au vol » (p. 247)…



  • Il y a bien sûr aussi La Route, de Cormac McCarthy, ce long poème métaphysique qui trace le parcours d’un homme et de son jeune fils, arpentant un continent désolé et marchant vers le Sud… suivant la ligne blanche de neige de ce courant littéraire Américain : « Nature Writing »…
  • Il aurait fatalement du être question de James Ellroy et d’Un Tueur sur la route (1986) mais nous en avons si souvent parlé ...
  • Nous aurions pu aborder En Cherchant Sam (Flammarion, 1998) de Patrick Raynal, une ballade aux USA dans les endroits fétiches de cet auteur (de New York, au Montana, en passant par Memphis et La Nouvelle-Orléans,) Arrêt d’urgence du même Raynal (Albin Michel, 1990) où nous sont narrées les aventures d’une auto-stoppeuse entre Nice et Biarritz à bord d’une Chrysler.
  • J’aurais pu citer également : Le Masque de Dimitrios d'Eric Ambler (1939), Sylvia d’Howard Fast (Stock, 1962, N.E.O., 1983, Rivages/Noir, 1990) Orange Crush de Tim Dorsey qui a pour sujet le cirque politico-médiatique (2001, Rivages/thriller en 2005) où l’on prend, avec Marlon Conrad, la route de sa campagne électorale pour le poste de Gouverneur de la Floride, Big Jane du réalisateur Michael Cimino (2001, La Noire de Gallimard) « l’histoire d’une jeune femme qui doit se créer au fur et à mesure qu’elle explore le continent Américain » !
  • Voire ajouter  L’Homme à l’envers de Fred Vargas ; le périple de Younes dans Place des Trépassés de votre serviteur et compléter par Sea-movie de Fabien Lefebvre, un polar-objet où chacun des sept chapitres tient en une carte postale.  







© Gerardo LAMBERTONI



Montpellier mars 2009 / avril 2010.