samedi 31 janvier 2015

LA COURSE DE ROSEMARIE



 
Mireille Cornillon







Rosemarie

   Comme je te l’ai dit au téléphone, je quitterai Barcelone juste après le concert. Ne m’attends pas, j’arriverai dans le milieu de la nuit. J’ai hâte de partager ces quelques jours avec toi. Je t’embrasse.
                               Fabrice



Depuis des mois, des années, des siècles, presque tous les jours, Rosemarie passait des heures sous des pluies d’images du temps passé. Elle pleurait. Non pas comme une enfant mais comme une adulte, avec l’effroi de la conscience. Elle reconstituait inlassablement ce crime qu’ils avaient commis. Et elle s’accusait. Et elle se jugeait coupable, plus coupable encore au vu des nouveaux indices. Elle prenait tout sur elle puisqu’il ne restait plus qu’elle. Elle. Enfermée dans des heures grises. Noircie. Noyée dans la matière. Elle qui n’était plus qu’une chose. Elle n’avait plus de force. Elle dormait mal. Elle dormait tout le temps. Constamment épuisée. Vidée. Elle restait couchée. Elle n’avait plus d’ailes.

A six heures elle est sortie du collège, elle a traversé la ville et s’est retrouvée devant le rond-point décisif, elle ne savait toujours pas. Elle a tourné une fois, puis deux, trois…

Assise, debout, couchée. Toujours immobile, enracinée dans le désespoir. Les yeux vides, perdus, aveugles. Elle avait recouvert son intelligence de monceaux de voiles sombres ; elle avait voulu s’endeuiller de toutes ses qualités, ses soi-disant qualités qui ne lui avaient servi à rien puisqu’il n’était plus là. N’était plus qu’un revenant qui la traquait dans sa vie d’apprentie démente.

   A droite, retour à la ville, à son appartement cercueil, au dégoût ; à gauche, toujours la ville mais une ville sans âme, une ville qui est en train de naître et qui est déjà morte ; derrière, cette direction, ce mot, ce qu’ils supposent lui donnent la nausée.

Comment oublier ce qui l’avait portée si haut, comment oublier cette chute vertigineuse qui ne cessait de se prolonger. La relativité forcenée de son temps lui avait offert son malheur. Tout ce qu’elle demandait à ce cadeau empoisonné c’était qu’il fasse son œuvre, qu’elle aille au Diable. Longtemps elle avait cru qu’elle casserait d’un coup comme une vitre qui se brise. Elle savait maintenant que cela pourrait prendre du temps, être insidieux, lent, très lent, ignoble à force de lenteur. Il lui restait toute la mort à vivre.

Elle a braqué brusquement pour se surprendre. Elle a pris tout droit. Elle file vers l’ouest.
Elle s’est sauvée mais elle ne le sait pas. Elle a pris une décision d’urgence, c’est tout. Quant à savoir garder cette force qui lui a permis d’échapper au tourbillon de l’indécision c’est une autre histoire. Elle n’espère plus. Elle ne fait plus que des rêves malades, des rêves polymorphes qui commencent heureusement et se terminent en obsessions gluantes et cauchemardesques. Alors quand malgré tout une timide lumière clignote dans le noir, elle fait comme si de rien n’était. Elle s’en saisit promptement et la met de côté, hors de portée, pour ne pas l’éteindre. Ce soir elle a perdu la triste faculté de s’obscurcir la vie. Elle se délivre, elle, Rosemarie. C’est un événement extraordinaire mais personne n’en saura rien. Cela n’a pas d’intérêt. Ce qui intéresse l’Information, celle-là même dont elle s’abreuvait tout au long de sa mort lente, c’est le sang. Pour l’Information le sang est une ressource capitale, pas les événements heureux.
Elle roule, elle a pris à gauche pour longer la côte. Elle admire le ciel. Elle a un sourire profond pour ces nuages poudrés d’or et de rose. Elle s’émerveille de ce banal et grandiose coucher de soleil. La lumière, là-bas, est irrésistible. Elle en oublie toute son histoire jusqu’au moment où la circulation se ralentit.
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Son tumulte de pensées et d’images malsaine la rattrape, elle sent une présence énorme se rapprocher. Des frissons la traversent. Ne s’en sortira-t-elle jamais ? « Oui, je vais m’en sortir », s’entend-elle dire avec ferveur comme si, pour la première fois depuis si longtemps, il y avait quelque chose en elle qui pouvait défier le mal. Elle fixe l’horizon et sa belle lumière. « Oui », répète-t-elle.
C’est à ce moment-là que la chose immonde arrive et s’agrippe violemment au pare-choc de la voiture. Rosemarie sursaute sous le coup de boutoir. Elle se retourne. Quelqu’un surpris par la lenteur du trafic n’a pas freiné assez vite. Elle regarde avec angoisse la voiture noire qui vient de l’immobiliser. Sortir lui fait peur. Elle attend. Personne ne descend de ce bloc de noirceur. Les vitres teintées donnent au véhicule un air inquiétant, un air glacial qui la glace tout à coup, elle détourne les yeux, elle pose à nouveau le regard sur l’horizon. Un homme sort enfin de la voiture et inspecte les carrosseries. Rapidement. Il s’encadre dans la lunette arrière et fait signe à Rosemarie qu’il n’y a rien, qu’elle peut repartir. Il donne deux petites tapes sur le coffre de l’Alpha, deux petites pressions familières qui font frissonner Rosemarie, dont elle ressent presque l’ambiguïté dans son corps. La route est maintenant dégagée, le rond-point est là, à dix mètres, il lui faut faire vite. Mais quelque chose semble peser sur la voiture. Elle n’arrive pas à démarrer. Elle a beau embrayer et accélérer, la voiture ne bouge pas. Le moteur de l’Alpha ronfle mais elle n’avance pas d’un pouce. Rosemarie jette, affolée, des coups d’œil dans le rétroviseur. Cette présence, derrière, cette masse noire, c’est elle la pesanteur, elle en est sûre. Une voix qu’elle connaît bien s’insinue dans son cerveau : « Ne me quitte pas, dit-elle, ne sois pas ingrate, fais demi-tour, il est encore temps, j’ai une couche de boue glacée qui t’attend, de délicieuses douleurs abyssales, des déchirements sans fin que tu seras seule à connaître, ne renonce pas à ton malheur ! Je t’en supplie, aime-moi comme tu l’as aimé, fais ça pour lui, par fidélité. Reviens… »
Non, elle n’écoutera pas cette voix. Pourquoi a-t-elle pris la route ? Pour capituler après quelques kilomètres, quelques minutes ; pour s’humilier une nouvelle fois, s’enfoncer dans la vase de ses défaites innombrable ? Non, elle s’est redressée, elle a les yeux vissés sur le couchant. Elle tiendra. La vitesse était mal enclenchée, l’erreur est réparée. Cette fois-ci elle démarre dans un crissement de pneus impressionnant. Comme un cri de guerre. Elle a franchi le rond-point, passé le pont du chemin de fer, avalé la grande côte de la Guardiole baignée d’orangé : elle fonce sous un ciel de stratus flamboyant, elle ne se retournera plus.
Quand elle était lycéenne on l’appelait l’étoile filante. Elle était la plus rapide en course à pied, elle battait même les championnes en titre. Quand elle courait il arrivait que ses longs cheveux blonds, sous l’impulsion d’un vent propice, se mettent à l’horizontale, on avait alors l’impression, si on la regardait à hauteur d’épaule, de voir une de ces anciennes illustrations de comète qui ont figure et chevelure féminines. C’est au collège, il y a quelques jours, qu’elle s’est rappelée ce surnom flatteur. Un collègue lui a fait ce compliment quand elle a rattrapé un petit voyou qui venait sous leurs yeux d’envoyer au tapis un garçon tranquille, agréable, qui n’avait comme tort que d’être peu musclé, de ne pas aimer la bêtise et de le dire. Elle s’était souvenue subitement de cette puissance qui était en elle, cette énergie mise sous l’éteignoir des regrets et des remords. En quelle année de tristesse se trouvait-elle pour laisser mourir toutes ses espérances, pour s’installer dans une vie pire que la mort ? Est-ce qu’elle allait rester là pendant des lustres et des lustres sans bouger, à se regarder pourrir, se fondre dans le paysage navrant des pollutions en tous genres ?! Peut-être est-ce en entre autres choses (comme l’amitié de Fabrice) cette simple course qui a contribué à la remettre sur pieds. Qui sait ? Plus tard, quand elle voudra se rappeler les événements qui la hissèrent hors du puits sans fond, elle ne trouvera que des souvenirs anodins comme si la conscience restait étrangère à la naissance et à la mort de toutes choses.
Rosemarie débouche sur la grande ligne droite qui longe le canal du Rhône à Sète, au bout la lumière rasante du crépuscule fait une auréole de feu au Mont Saint-Clair ; Sète est plongée dans ce clair-obscur qui lui donne un charme surnaturel. Des nuages, de gros cumulus, ceux-là, se sont massés de part et d’autre de la colline et semblent assiéger la ville. Les couleurs pendant quelques minutes vont se montrer toutes crues, superbes et enchanteresses. La ville ressemble à une île lointaine, à un grand vaisseau terrestre chargé d’un butin multicolore. Il y règne une atmosphère lourde de tous les rêves, tendue à tous les vents ; c’est un lieu de passions et d’aventures où les vieux pirates s’essayent à devenir grands-pères. Rosemarie est tentée de s’arrêter, il y a le port, les canaux, les marins, plusieurs amis qu’elle n’a pas vus depuis des semaines et qui doivent en ce moment même retrouver leur famille, leur foyer. Ce serait bon de débarquer à l’improviste.
-              Bonjour, c’est moi, Rosemarie…
-              Rosemarie ! Quelle bonne surprise, comment vas-tu ?
-              Ça va bien, je suis en vacances, je passais par là, j’ai eu envie de vous voir…
Elle mentirait avec un aplomb parfait, on l’accueillerait, on la fêterait, elle passerait une douce et riche soirée comme si réellement tout allait pour le mieux, avant de retrouver son désarroi, le matin, quand elle aurait dans la bouche un goût de mensonge et de trahison. Hier encore elle aurait renoncé à poursuivre la route mais aujourd’hui elle ne se laisse pas abuser par ce piège grossier. Elle est déjà sur la corniche. Elle descend vers la route du Cap, ce long cordon de terre et de sable entre l’étang et la mer, entre deux eaux scintillantes.
Prétendre que Rosemarie s’y attendait ce serait trop dire, pourtant elle n’est pas surprise quand elle voit surgir la voiture noire qu’elle avait distancée tout à l’heure. Elle est venue de la droite avec l’ultime carrefour précédant le lido, elle est venue provoquer Rosemarie une dernière fois. Certes son mal se sait condamné mais il ne veut pas se l’avouer. Il a encore quelque espoir mauvais. Et il se fait entendre à nouveau : « Où crois-tu aller ?! Personne ne peut m’échapper, tu te presses d’aller renaître mais tout recommencera une nouvelle fois, de la même façon, tu connaîtras les mêmes cris, les mêmes larmes, et tu reviendras te traîner à mes pieds, implorante, tu me demanderas, tu m’appelleras, tu seras enfin raisonnable, et rien ne m’empêchera de t’étreindre, rien. »
Rosemarie écoute cette voix horrible et doucereuse qui la fouille, qui voudrait la posséder. Elle sait que cette saleté est coriace, qu’elle lui doit toutes ses erreurs, et qu’il lui faut la terrasser, ici, sur ce passage entre deux mondes. Elle a rattrapé la voiture. Dans la demi pénombre elle croit deviner le dos massif de cet homme, là, devant, sait-il ce qu’il symbolise ? Pourquoi a-t-il choisi le noir ? Pour la chaleur en hiver, pour la fournaise en été ? A-t-il choisi ? N’est-il qu’un homme ? L’autre aimerait lui faire perdre pied, il aimerait qu’elle délire, qu’elle commette l’irréparable, qu’elle se jette à l’eau, qu’elle s’écrase sur un tas de ferraille, ce serait si facile, il n’y a qu’un petit geste à faire.
« Rosemarie, tu m’entends, sois raisonnable, écoute-moi, mon amour… »
Elle a jugé la distance suffisante, elle a déboîté, poussé la troisième à fond, dépassé cette maudite bagnole et s’est rabattue in extremis, n’essuyant qu’un long et strident coup de klaxon. Elle a eu peur, elle est toute tremblante, mais elle a réussi. La noirceur rapetisse dans le rétroviseur.
C’est fini, au loin, de moins en moins loin, il y a le Cap, elle arrive. Bientôt tout cela ne sera qu’un mauvais souvenir. Elle n’entend presque plus le bruit du moteur, ni le sifflement des voitures qu’elle croise, ni sa tourmente intérieure. Les bruits disparaissent. Elle se voit glisser dans l’air du soir naissant pareille à cette enfant qu’elle fut et qu’elle est à nouveau, cette enfant qui dévalait les prés pentus de vertes montagnes, insouciantes, légère, pénétrée de l’intense simplicité des cœurs purs…
Un jour en pensant à ce que ce dernier moment venait de clore elle écrira ce petit texte :
« La bête m’avait mise chaos, elle avait profité de mon absence pour poser ses sales pattes sur ma peau douce, et pour m’engrosser de vermines qui allaient me sucer le sang. J’étais devenue une image, une spectatrice au spectacle de ma propre mort, et je m’applaudissais. Quel beau ratage ! Quelle joyeuse confusion ! J’attendais la fin du film. J’attendais que la paix me tombe du ciel. La bête me faisait croire ça non sans malice. J’attendais et je  pouvais toujours attendre. J’étais dans un cinéma permanent, l’espoir ne durait que le temps du rembobinage. Mais il y eut pire, l’horrible bête me fit écouter la tristesse et la mélancolie. Chaque jour je m’engloutissais dans un délice de fièvre, dans le feu et la glace, dans l’hiver des bûchers ; et je traînais éternellement mes douleurs suaves, mes havres de tourments, endormie à la lumière et au courage de marcher, enfoncée dans un lit de poussière, dans le gris des jours. Je tombais dans le gouffre insondable de la mort, pleurant mes lâchetés avec toutes les larmes de mon corps et néanmoins heureuse de renoncer, heureuse de ces bonheurs noirs qui vous arrachent l’âme et l’espoir, et qui vous confisquent Dieu à jamais… »

A son arrivée au Cap elle était brûlante de fièvre, elle a tout juste eu la force de gravir les trois étages qui la séparaient de Fabrice, d’ouvrir et de fermer la porte de l’appartement, de gagner la chambre à coucher qu’il lui avait réservée. « Je dormirais dans le canapé lit » avait-il dit. Elle s’est effondrée sur le lit.
Le soir s’est installé, il a fait sombre, puis insensiblement il a fait nuit. Rosemarie dormait. Elle a dormi pendant quelques heures sur le ventre, en travers du lit, les bras en croix.

Minuit venait de passer quand elle s’est réveillée. La fièvre était tombée, le sommeil avait été bon. Elle se leva, regarda tout autour d’elle, contempla un moment le paysage d’ombres de sa chambre puis, rassurée par la rondeur des formes, par la douceur de l’air, l’odeur vivante et réconfortante de Fabrice, elle fut comme soulagée de tous ses bagages, libérée. Elle ne pensait plus au passé. Elle était là, seule, entière, vivante d’une vie prodigieuse et inexprimable. Elle resta dans cette semi obscurité qui semblait rendre le monde paisible, elle goûta sa beauté et s’abandonna à son miracle. Elle se recoucha, se glissant cette fois-ci entre les draps, sous les couvertures. Le lit avait la douceur et la tiédeur de l’enfance, ou de l’éternité. Elle se rendormit, calme, heureuse.

Soudain Rosemarie se réveilla, des voix étouffées arrivaient du salon. Elle pensa à un cambriolage, à des malfaiteurs, une légère inquiétude pointa brusquement mais disparut à peine arrivée : elle venait de reconnaître la voix de Fabrice. « Fabrice », murmura-t-elle pour elle-même. Par instants les voix se rapprochaient, devenaient plus claires. Rosemarie tendait l’oreille mais en vain, elle ne comprenait rien de ce qui se disait. Quelques petits rires ponctuaient la discussion de sons aigus qui montaient dans la touffeur du silence, pareils à ces fusées qui illuminent certaines nuits de fête. Elle écoutait.
Il y avait un clair de lune superbe qui baignait la pièce, toutes choses étaient bleutées de calme, jusqu’aux ombres les plus épaisses. Elle était bien dans son lit, habitée par tant de douceur qu’il lui venait des images d’été, de ces nuits idéales qui succèdent à des journées de braise, et dont la tiédeur vous embarque aux confins de votre intimité première, là où vous n’êtes qu’un océan tranquille, qu’une brise légère, qu’un mystère à lui-même révélé.
D’une main elle chercha à tâtons sa montre posée sur la table de nuit. Quelle heure était-il ? Quel était ce temps hors du temps qui d’un coup la projetait dans cet espace de joie ? Dans quelle heure, dans quelle minute, à la racine de quelle seconde était-il possible de trouver ce passage secret ? Sa main ne trouva pas. Hors du temps les montres n’existent plus.
Elle ferma les yeux. Les voix qui étaient la preuve réjouissante de l’arrivée de Fabrice s’estompèrent, ne furent plus qu’une berceuse lointaine et elle se rendormit rapidement, voguant vers le grand large des rêves.
Christian Cosberg

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