jeudi 5 juillet 2012

Carrez



Les mains de ses amis s’agitèrent une dernière fois dans le rétroviseur. Il roula doucement, remontant le chemin de graviers qui débouchait sur la nationale puis il tourna sur la droite, en direction de Carrez. Il accéléra fortement pour avaler le faux plat et alluma le lecteur de cd. Il faisait presque frais dans l’habitacle. Pendant quelques secondes, il regretta de n’avoir pas accepté l’invitation de Paul et Gisèle. Mais dormir chez eux eût été prolonger la gêne qu’il avait ressentie tout au long de la soirée. Il n’y avait qu’une dizaine de kilomètres pour rejoindre la station, soit vingt minutes, tout au plus, seul, à traverser la nuit.
La chaussée venait d’être refaite. Les travaux s’étaient achevés pratiquement à son arrivée. La nuit, rouler semblait plus facile comme si l’air opposait moins de résistance, comme si avancer, filer, glisser était une possibilité offerte au voyageur, une sorte de compensation au désagrément de se trouver sur la route à des heures où il est si agréable d’être au fond de son lit, de s’abandonner au sommeil, au repos. Il fila sur le tapis de bitume impeccablement plat avec la voix sensuelle d’Ella Fitzgerald pour seule compagnie. Il connaissait cet album par cœur mais il ne s’en lassait pas. Quand il stoppa au pied du chalet, elle chantait I love Paris, il prit le temps d’écouter jusqu’au bout cette chanson pleine d’un romantisme et d’un lyrisme typique des années cinquante.
Ce qui couvait depuis le début de la soirée avait fini par éclore, Paul lui avait demandé des nouvelles de Clara. Gisèle, souriante, d’un mouvement des sourcils, avait appuyé l’interrogation de son mari. Ils n’avaient pu s’en empêcher. Comme d’habitude, cette question l’embarrassait, encore plus venant d’eux, mais il fit son possible pour n’en rien laisser paraître. Il savait qu’il ne leur apprendrait rien mais il joua le jeu. A ce qu’il savait, elle allait bien. Elle s’était remise au piano et venait d’ouvrir une nouvelle galerie. Il tenait tout cela de Sophie puisqu’il n’avait pas parlé à Clara depuis leur divorce. Pas comme des êtres humains sont censés le faire. Ils communiquaient par courriels et répondeurs interposés pour des objets exclusivement financiers ou d’intendance. Il essayait de parler de Clara sur un ton neutre mais, insidieusement, il sentait sa voix s’affaiblir et le souffle lui manquer.  Il savait que Paul et Gisèle étaient restés en contact avec elle, contrairement à ce qu’ils affirmaient, que son retour à Carrez, son séjour au chalet était une information qui avait déjà dû atteindre la banlieue de San Diego. Cette petite comédie, pour ne pas dire autre chose, le fatiguait. 

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Thomas fit un feu dans la cheminée et s’allongea sur le canapé. Était-ce bien raisonnable de considérer Paul et Gisèle comme des amis ? Il ferma les yeux. Pourquoi n’avaient-ils pas demandé des nouvelles de Sophie ? Peut-être devenait-il un brin parano en vieillissant mais n’était-ce pas parce que Sophie ne supportait plus le mépris systématique que Clara imposait à  son père, que Sophie condamnait violemment l’attitude de sa mère et était en froid avec tous ceux qui prenaient aveuglément son parti. Enfin, sous prétexte de politesse, il avait fini par les saluer, par leur rendre visite. Il n’était pas très franc, lui non plus. Son initiative était plus un aveu de faiblesse qu’autre chose. Il se sentait un peu seul dans son grand chalet. Et puis, Paul et Gisèle étaient avant tout les amis de Clara. Il ne pouvait pas leur reprocher cette fidélité. Carrez avait toujours été le territoire de sa femme. C’était une Molinari. On comptait peut-être une trentaine de familles qui répondaient à ce patronyme dans le village. Dieu merci plus aucun parent proche n’habitait les lieux.
  Il avait longtemps hésité avant de rejoindre Carrez, trop longtemps même, jusqu’à risquer l’asphyxie. Le chalet était plein du souvenir de leur vie commune, de leur amour, cet amour qu’il avait cru, stupidement, inébranlable. Un moment, il avait été tenté de le vendre, lui aussi, comme la villa, tenté de faire table rase. Mais Sophie aimait Carrez. Elle y venait avec ses amis et son petit copain du moment, Kevin, une grande asperge rigolarde d’un mètre quatre vingt douze. Il y avait dans son attachement une forme d’atavisme. Thomas comprenait. Lui aussi, était tombé sous le charme de Carrez.
 A Saint-Georges, il se sentait capable d’affronter le fantôme du couple « parfait » qu’ils avaient formé pendant de longues années. La vente de la villa, en cela, s’était révélée salutaire. Si ça n’avait pas été la canicule et cette foutue panne de climatisation, il ne serait pas monté cet été. Il serait resté dans son trois pièces, hors du temps, à observer les couples qui s’attablaient à la terrasse du Ristretto, le café italien en bas de chez lui, tentant de saisir dans les gestes de ces inconnus la force qui les réunissait et peut-être celle qui les séparerait un jour.  Il se serait échiné sur son manuscrit en sirotant du Balvenie, vingt ans d’age, aux notes de miel. Là-bas, il aurait continué sa petite vie de privilégié, sortant avec ses vieux amis, les entraînant dans quelques concerts  de jazz, se laissant entraîner dans quelques fêtes pleines de musique et d’insolente jeunesse. Clara n’avait pas laissé son empreinte dans l’appartement, ou si peu, à peine s’étaient-ils rencontrés qu’il avait connu le succès avec Frappe Borges frappe et avait acheté leur « domaine » sur les hauteurs, face à la mer. Il se sentait bien dans ce vieil immeuble au cœur de ville, parfois il avait le sentiment étrange de rajeunir, d’avoir simplement repris le cours de sa vie là où il l’avait laissée comme si toutes les années passées avec Clara n’avaient été qu’un rêve. La douleur avait fini par lâcher, il se sentait de plus en plus apaisé. Il avait eu quelques aventures, avec des jeunettes, en général, qui succombaient au charme de l’écrivain et de sa petite gueule de faux baroudeur.  Il se surprenait à penser que tout était à nouveau possible, qu’il y avait désormais dans son cœur toute la place pour une autre femme. Mais voilà, la « clim » était tombée en rade et il était monté.
A Carrez, tout lui rappelait Clara et, avec elle, cette horrible semaine dans laquelle s’était jouée leur séparation. Une séparation impensable, inconcevable qui l’avait anéanti, laissé pour mort. Il ne savait toujours pas quelles en étaient les causes profondes. Il doutait de les comprendre un jour, de comprendre pourquoi deux êtres aussi proches qu’eux, aussi amoureux, avaient pu s’éloigner si brutalement, si inexorablement. Clara, elle, devait savoir. Elle aurait pu lui donner les clefs de ce mystère mais elle s’y était obstinément refusée.
A  l’évidence, leur amour s’était bâti sur une ligne de faille. Le séisme l’avait arraché à elle, ils étaient, l’un pour l’autre, devenus instantanément terra incognita. Comble d’ironie, elle était partie s’installer en Californie ! Un pays sous la menace de ce fameux Big one, comme s’il s’agissait pour elle de célébrer, chaque jour que Dieu faisait, leur séparation. Il pensait souvent au Mépris  de Moravia, à l’incommunicabilité au sein du couple dans les films d’Antonioni. Les  années cinquante-soixante, comme une oasis dans le désert, période de prospérité et d’enthousiasme, la charmante illusion d’un monde meilleur prenant le pas sur l’injustice, sur la barbarie alors même qu’elles jetaient les bases d’une nouvelle forme de barbarie et d’injustice et qu’en son sein une nouvelle forme de guerre se faisait jour, cheminait lentement mais sûrement, une guerre de  l’intime, la guerre ultime, celle de l’altérité, du couple, comme le montrait si bien ce cher Michelangelo. Pour lui, il s’était agi d’une blitzkrieg. « Irréfragable », aurait dit son ami Luc.
 Il appuya sur la télécommande de la chaîne hifi et une énième fois la Bo de  In the mood for love » emplit le salon de sa chaleur mélancolique.

Des coups donnés contre la porte le réveillèrent. Une belle lumière mordorée baignait la pièce, un morceau de ciel bleu se reflétait, éblouissant, dans le grand miroir de l’entrée. Il s’était endormi sur le canapé. Du jardin provenait un ronronnement mécanique. Il se leva péniblement, passablement courbaturé, et, d’un pas mal assuré, s’en alla ouvrir. Agostino l’attendait planté sur le palier, fumant un de ses inévitables cigarillos, souriant.
-        Hou la la, t’as l’air d’avoir passé la nuit avec une bande de chacals !
-        Bonjour Giovanni, merci pour le compliment, excuse-moi, j’ai complètement oublié notre rendez-vous…tu prends un café ? Je ne pourrais rien te dire de très cohérent avant ça !
-        Va pour un café, mais je vais d’abord couper le moteur de la tondeuse. Y a suffisamment de CO2 dans l’air comme ça, à ce qui parait. Non ?
-        A ce qu'il parait.
Il jeta un œil dans la glace et aperçut une sorte d’épouvantail, l’image parfaite du  beatnik  après un mauvais trip.
Il passa deux croissants de la veille au Micro-onde tandis que la machine à café préchauffait. Agostino regardait les petites capsules en aluminium coloré empilées dans les rails du présentoir et déchiffrait leur nom qu’il prononçait à voix haute.
-        Tu as choisi ?
-        Roma, j’ai toujours rêvé d’aller à Rome !
-        Et deux Roma qui marchent ! lança-t-il d’une voix qui retrouvait de sa vigueur. Et il pensa immédiatement à la « Marche sur Rome », au début du fascisme, à l’Italie dont était originaire son hôte, à son manuscrit posé sur le bureau et auquel il n’avait pas touché depuis son arrivée, voilà déjà quatre jours.
Giovanni Agostino travaillait souvent pour la base de plein air, au bord du lac. C’est là qu’ils s’étaient rencontrés, dix ans plus tôt, alors qu’il terminait son jogging, dégoulinant de sueur, le souffle court et se rapprochait à petits pas de l’embarcadère, avec la ferme intention de se rafraîchir. Un homme s’affairait sur le ponton, visseuse-dévisseuse  en mains. Il remplaçait des lattes fendues par le gel. Quand il fut prêt à plonger ses mains dans l’eau clapotante, l’autre le mit en garde et lui conseilla de faire quelques mètres de plus. « Regardez sous le ponton », lança-t-il. Thomas tourna la tête et découvrit les cadavres de plusieurs canards flottants autour des piliers, ballottés par le ressac. « Bizarre, cette histoire, qu’il y en ait autant ! » ajouta-t-il. Thomas abonda dans son sens. Ils échangèrent quelques mots qui lui apprirent que les gendarmes et un inspecteur de la DASS devaient passer dans la matinée.  Il le quitta en le remerciant et, du coup, décida de poursuivre jusqu’à la guinguette. Il se rendit aux toilettes, se débarbouilla de tout le sel accumulé sur son visage et ses avants bras, avala une bonne rasade d’eau et, ayant enfin recouvré une allure humaine, rejoignit la terrasse qui donnait sur le lac. L’ouvrier continuait sa besogne sous le soleil. Il commanda deux cafés et deux grands verres d’eau et demanda à la serveuse s’il lui était possible d’aller servir l’homme sur le ponton. La jeune femme accepta, gentiment. Il glissa un joli pourboire dans sa main pour la remercier. Il se rappelait encore du clignement de ses paupières et de son sourire reconnaissant, de ses yeux pétillants. Une jolie blonde à la peau dorée dans laquelle il eut été agréable de mordre. En ce temps là, Clara était la plus tendre des épouses mais cela n’empêchait pas le désir de vivre en lui, de jaillir de façon inopinée, au détour d’un bref échange, aussi anodin fut-il. Bien au contraire cela semblait l’exacerber. Le désir était une possibilité, une puissance d’autant plus forte, d’autant plus belle qu’il n’avait pas à franchir le pas. Comblé qu’il était. Il se contentait de rayonner à travers lui, de toucher d’autres désirs, de provoquer quelques éclairs prodigieux sans jamais déclencher d’orages. Quelquefois, tout de même, il s’en était fallu de peu.
Au retour la jeune femme lui avait remit une carte sur laquelle Thomas avait pu lire : « Giovanni Agostino, Factotum, maison et jardin, 7 jours sur 7. » Au dos de la carte était écrit : « Merci ! Au plaisir de vous revoir mon bon Prince ! » Quand il avait levé la tête et braqué son regard sur Giovanni, il le saluait. Thomas leva son bras lui aussi et répondit à ce salut qui scellait leur relation. Une relation qui s’avérerait placée sous le signe de l’entraide et de la gratitude.

             -   Bon, si tu me montrais de quoi il s’agit. Agostino s’était levé.
Thomas s’arracha à ses souvenirs et, se levant à son tour, le guida à travers le chalet. Une vitre était fendue dans la chambre de Sophie, peut-être un oiseau ; dans la salle de bain, le joint d’étanchéité de la baignoire était fatigué ; la cheminée avait certainement besoin d’un petit ramonage ; il y avait les chenaux à nettoyer, des branches à couper et le jardin à rafraîchir. C’était tout ce qu’il avait repéré pour le moment.
            -  Trois jours, je peux te faire ça en trois jours mais pas d’affilée, je suis pris tout vendredi et samedi. 
            -  D’accord, je te laisse un trousseau. Bien sûr, tu me dis si tu vois autre chose.
            -  Tu n’as pas changé de numéro de portable ?
            -  Non.
            -  Parfait. Je commence par le gazon. Je te laisse tranquille. Fais un sort aux chacals ! Ah, j’y pense, si tu n’as rien de prévu dimanche en fin d’après-midi, tu es le bienvenu, on fête le diplôme de Carla, tu verras c’est une tête bien faite maintenant, en plus d’être une beauté.
             - Merci, Giovanni. Je passerai féliciter Carla, tu peux compter sur moi !
   Il s’en alla prendre sa douche en pensant à la petite Carla qui devait avoir dans les vingt-cinq ans, maintenant. Elle avait cinq ou six ans de plus que Sophie. Elles s’entendaient bien toutes les deux malgré leur différence d’age. Quand Clara et lui avaient besoin d’une baby-sitter, ils appelaient toujours la fille d’Agostino. Cela faisait plusieurs années qu’il ne l’avait pas revue. Il se rappelait vaguement qu’elle avait intégré une école d’ingénieurs mais c’était tout. Quant à sa beauté, quiconque avait un jour vu Carla ne pouvait l’oublier.
  
Le lac scintillait sous le soleil et offrait l’image joyeuse d’une carte postale estivale  avec les fanions multicolores de la base nautique, les petits bâtiments en rondin, les bosquets de résineux, épars, en arrière plan. Il commença sa promenade sur les plages d’herbes, vierges de tout baigneur. Le matin, le lieu n’était pas très fréquenté, seules les ballades à cheval ou poneys, les locations de VTT trouvaient preneurs. L’après-midi, le plan d’eau s’égayait d’une trentaine de minuscules voiliers et de quelques pédalos. Les plages étaient bondées et la guinguette prise d’assaut Il jeta un coup d’oeil dans sa direction, la terrasse était quasi déserte. En arrivant un peu plus tôt, il y avait moyen d’écrire ou de lire tranquillement pendant une bonne paire d’heures. Quelques centaines de mètres plus loin, il grimpa sur le petit barrage et constata qu’un long quai en bois dissimulait désormais le béton. Les rambardes en tubes blancs, elles, n’avaient pas changé mais le contraste avec le bois les sublimait et les faisait apparaître comme neuves, voire nouvelles, et encore un peu plus comme l’immense bastingage d’un cargo immobile. La municipalité avait eu la bonne idée de ponctuer le quai de quelques bancs en bois clair, des bancs sans dossiers qui préservaient la perspective et donnaient à la promenade une architecture attrayante. Il adorait cette marche. Elle n’était pas très longue, elle se bouclait d’un pas tranquille en moins d’une heure et demie. C’était la seule randonnée qu’il avait toujours faite sans Clara. Sophie l’avait souvent accompagné mais pas sa mère. Quand il entreprenait de faire le tour du lac, Clara l’attendait en bronzant sur la plage. Elle avait décrété qu’il n’y avait aucun intérêt à marcher en rond. En montagne, seules les verticales l’intéressaient. Thomas, il est vrai, n’était pas homme à crapahuter vers les sommets. Même les sommets littéraires lui étaient inaccessibles. Il ne se mentait pas là-dessus. Il était un homme des plaines, né dans la Petite Emilie où l’éminence la plus remarquable ne dépassait pas cinquante mètres.  De la montagne, il n’aimait rien tant que ses plateaux, que sa verdure et ses nuits fraîches au cœur même d’un été rayonnant. S’il aimait les pics, il en craignait le vertige et se contentait d’en apprécier la majestueuse beauté. Ses plus hauts faits en matière de randonnée se tenaient toujours à l’écart des passages escarpés et des précipices. Il arrivait assez souvent qu’il la laisse avec Paul et Gisèle, ou quelques autres amis, se lancer à l’assaut d’une cime minérale, grandiose et menaçante. C’était bien la seule activité qui les séparait. Clara ne lui avait jamais fait de remarques désobligeantes, ce n’était pas son genre, pas encore, elle était la première à l’avertir des dangers que comportait tel ou tel circuit repéré dans un guide qui les classait pour tous publics alors qu’ils recelaient en réalité un ou plusieurs passages délicats. En montagnarde accomplie, elle connaissait les massifs qui surplombaient Carrez comme sa poche.
Pris par ses pensées, il se laissa choir sur un de ces bancs, couleur de bois flotté, et fixa la surface étale du lac. Au tout début de leur rencontre, ils avaient failli en faire le tour mais ils s’étaient arrêtés sur le barrage, à peu près à cet endroit. Clara redoutait que cela prenne des heures. Elle lui avait avoué n’avoir jamais fait le tour du lac. Il se passa les mains sur le visage, il avait soif tout à coup. Il chercha dans son sac à dos sa bouteille d’eau et la vida de moitié. Il sentait un point de contracture intercostal sous le sein gauche, produit de sa nuit passée sur le canapé. Il appuya sur ce point douloureux en respirant lentement et de plus en plus profondément. La douleur s’atténua. Il sentait la morsure du soleil dans son dos. Toute cette histoire, son histoire incompréhensible, ces vingt-deux années de vie commune anéanties en quelques jours, en une seconde, il n’en connaîtrait très certainement jamais les causes. Il fallait qu’il cesse de remonter le temps, qu’il s’interdise de chercher des indices susceptibles d’expliquer cette rupture. Qu’il arrête d’exécuter le programme qu’elle lui avait sadiquement laissé comme cadeau d’adieu. « Va te faire foutre Clara, va te faire foutre par tes putains d’amerloques, laisse moi tranquille ! » se surprit-il à gueuler en direction du lac. Il se releva avec la même énergie farouche et, apercevant un couple de retraités, sur sa droite, à une vingtaine de mètres, qui s’était immobilisé et se demandait très certainement s’il n’était pas plus sage pour eux de rebrousser chemin, il les salua à la manière du Bonjour monsieur Courbet, ce qui n’eut pas l’air de les rassurer.
Sa petite gueulante lui avait fait du bien. Il avait retrouvé son pas tranquille et goûtait le bonheur de respirer ce fond d’air frais et pur, signature de la haute altitude. Mille six cents mètres pour Carrez. Cette petite fraîcheur vivifiante sous un beau soleil, c’était le rêve. Un rêve dont le prix ne cessait d’augmenter. L’immobilier flambait sur tout le plateau : Saint-Eustache, Les Eaux-Blanches, Furlon. Il avait acheté le chalet juste avant ce vent de folie spéculative et pu traiter directement avec un particulier. Aujourd’hui, malgré ses honorables revenus, bon an mal an, les royalties de ses livres avoisinaient les quarante mille euros, il n’aurait pas eu les moyens d’acheter quoi que ce soit. On venait d’inaugurer un golf à Furlon, le Casino et les thermes des Eaux-Blanches s’agrandissaient, de nombreux complexes hôteliers de luxe étaient en train de sortir de terre. On voyait de plus en plus de gros 4x4 aux vitres fumées, de grosses berlines allemandes, de belles sportives italiennes sillonner les petites routes, se poser n’importe où dans le paysage comme s’ils avaient la ferme intention de marquer leur territoire, de bien signifier qu’ils en prenaient désormais possession. Il aimait d’autant plus la base de plein air et ses campings pour leur modestie et leur simplicité et ce contrepoids qu’ils établissaient face aux riches envahisseurs. Bien sûr, pour les autochtones les plus sévères, il n’y avait pas de distinction à faire entre les envahisseurs. Mais ils se faisaient rares, la majeure partie des gens du coin vivaient maintenant de l’activité touristique. Dieu merci, il restait quelques paysans, quelques éleveurs. On trouvait à Carrez de fameux fromages, un beurre et du lait excellents. Et une viande réputée pour sa finesse et sa tendresse. Les samedis et dimanches, il fallait faire la queue pour acheter son entrecôte. Les paquets étaient ficelés comme chez le pâtissier.
 Le chemin pénétrait justement dans une zone de prés où paissait un petit troupeau de Béarnaises. Il songea qu’il serait bon de trouver un bâton magique. Le mot était de Sophie. Un jour où il s’était retrouvé nez à nez avec un taureau, presque rouge chez cette race, tête légèrement baissée, regard noir, rien à voir avec le doux regard des vaches, il avait eu le réflexe de chercher autour de lui et la chance de trouver un bout de bois assez long. Le simple fait de le ramasser avait fait détaler l’animal. Pour Sophie, encore enfant, la quête du bâton magique, qui à lui seul pouvait impressionner une bête de près d’une tonne, était un des moments qui donnait tout son prix à la balade.
Que des branchettes, des brindilles, rien qui puisse faire peur à une bête à cornes. Il remonta un peu le terrain et s’éloigna du chemin. Plus haut, un sentier rejoignait la nationale. C’était à peu près à cet endroit, qu’à son arrivée, tôt le matin, il avait vu un renard traverser la route et descendre vers le lac. Le coin était parsemé de jeunes sapins et de gros rochers arrondis. Ici, non plus, pas de branche digne de porter le nom de bâton. Il avait un Laguiole au fond de son sac à dos, au pire il pouvait toujours couper une branche de sapin. Mais alors qu’il progressait dans le petit chaos granitique, il entrevit, coincé entre deux congénères bien vivants, le squelette argenté d’un conifère. C’était ce qu’il lui fallait. A mesure qu’il s’approchait de l’arbre, certainement foudroyé, un petit bruit montait, prenait forme, ça ressemblait à une sorte de couinement. A des plaintes. Mais il ne voyait rien. A défaut de branche, il ramassa un gros caillou. Il valait mieux se tenir sur ses gardes. Il distinguait maintenant un autre bruit plus aigu. Un vrombissement familier. Il contourna prudemment les trois arbres. Le bourdonnement se renforçait mais les gémissements, eux, s’étaient tus.
A cinq mètres, des mouches tournoyaient et zigzaguaient au dessus d’une masse rougeâtre à moitié dissimulée par les herbes. Une odeur pestilentielle lui sauta au visage. Il eut un mouvement de recul. C’est là, en baissant la tête, qu’il vit, quasiment à ses pieds, un tout petit renard trop affaibli, trop désemparé pour avoir peur. Au contraire, il levait sa jolie petite frimousse vers lui et semblait désirer le contact. Qu’avait-il fait d’autre avec ses petits cris si ce n’était appeler à l’aide ? Il s’agenouilla et avança tout doucement sa main, la paume tournée vers le ciel. Le renardeau posa immédiatement son petit museau dans sa main, lui lécha les doigts puis les suça comme le font les chiots. Il était affamé. Sa mère était morte depuis au moins deux jours à en juger par l’odeur qui se dégageait d’elle. Il fallait absolument donner à manger à cette pauvre bête.

Chapitre I de Carrez, roman en chantier de Christian Cosberg.

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