samedi 16 juin 2012

LA RONDE





Le jour n’en finit pas de se lever, aujourd’hui. La nuit ne s’est pas encore complètement effacée, ni du coin des rues, ni de son esprit embrumé.
Il marche, comme à tâtons, dans un univers cotonneux, d’où tout détail semble banni, et l’aurore a bien du mal à percer cette confusion.
L’endroit où il est…Le reconnaît-il vraiment ? il semble voué à se cogner à tout moment contre un étalage à peine sorti, ou un passant fantomatique qu’une lumière blafarde baigne un instant de son halo tremblotant et furtif. Le froid humide a déjà investi l’intérieur de ses vêtements, qu’en temps normal, il juge chauds et confortables. Rien ne le presse vraiment, et pourtant, emmitouflé dans son pardessus, il tâche, penché en avant, de hâter le pas.
Pour aller où d’ailleurs…Il a peine à s’en souvenir, tant lui semble étrange le fait d’être sorti si tôt de chez lui ce matin d’hiver naissant.
Lentement la bruine s’est transformée en petite pluie fine, lancinante, pénétrante, qu’émaillent d’un blanc timide les luminaires aux vitres sales, éclairant lentement, tôt avalé de brume, le mouvement de son passage.
De rares véhicules, ahanant dans la pente de la rue, font craquer leur embrayage, dans l’ultime essoufflement de leur moteur hors d’âge.
Il a buté contre un chien, plus matinal que lui, parti à la quête de quelques poubelles éventrées, promesse d’une nourriture confite et mouillée qu’ont laissé pourrir les humains. Un couvercle métallique, bosselé, roule sur quelques mètres avant d’arrondir et de terminer sa course dans un ferraillement infernal à cette heure.
Il  a relevé le col de son vêtement, pour éviter dans son cou le ruissellement de la pluie sur le rebord de son vieux chapeau, s’est arrêté un instant, et se blottit dans le coin d’un porche pour rallumer comme il peut le mégot d’une cigarette qu’il a roulée juste avant de partir. Il essaye, presque en titubant, de se dépêcher un peu, lutte illusoire contre le froid envahissant. Il y parvient un moment puis reprend peu à peu, sans presque s’en rendre compte, son allure naturelle.
Loin encore devant lui, un peu sur sa gauche, s’amplifie lentement le bruit méthodique et profond des vieilles péniches qui remontent le canal, en direction des écluses.
C’est là qu’il va.
Vers les écluses.
Il quitte progressivement le pavage de la rue pour s’engager dans un petite ruelle glissante de terre mouillée  qui s’arrondit en descendant vers les rives du fleuve et rejoint le chemin de halage. Le jour éclaire juste un peu maintenant, qui lui fait voir dans un lointain incertain la petite maison du garde signalée d’une lampe falote,  adossée au talus et dont le petit jardinet traversé du chemin aboutit au rebord du canal, et aux manivelles polies et glaciales.
Jules, la cinquantaine passée et le cheveu rare, a aménagé la bicoque en café de passage, pour les visiteurs des péniches, qui attendent la mise à niveau, et viennent « écluser » un ballon de rouge ou un café brûlant…après avoir commandé leur unique repas de la journée.
Il pousse la porte grinçante et tôt refermée par un énorme ressort qui la claque contre le chambranle, précipitant dans la chaleur vaporeuse et inégale d’un vieux poêle à bois une bouffée d’air froid et humide. Le silence de Jules est son seul mot de bienvenue. Il retire son chapeau suintant et son pardessus détrempé, déroule son écharpe miteuse, pose le tout sur l’unique porte-manteau de bois, puis s’approche pour serrer la main du  patron.
- Pas chaud…
- j’t’en sers un ?
Il se malaxe lentement les mains, pour se donner l’illusion de l’énergie et de la chaleur, et pris d’un léger frisson, s’écroule de tout son long en contrebas de la manière de comptoir qu’a bricolé Jules.
- Oh, garçon ! Ça va pas mieux, on dirait ?
Jules le relève, tant bien que mal, l’aide à s’asseoir contre la petite table ronde cerclée de fer et se dépêche de lui servir un café qu’exceptionnellement il arrose de rhum.
- Faudrait-voir à t’ménager, gars, ou tu finiras par crever. Ça fait longtemps qu’t’as rien bouffé, hein ? Ben réponds, voyons !
De grosses larmes commencent à dégouliner de ses yeux bleu clair, et le frisson le reprend.
- Ben dis donc, t’en fais pas souvent des comme ça… C’est quoi qui va pas ?
Il amène maladroitement la tasse de café à sa bouche, la prend de ses deux mains tremblantes pour mieux en contrôler la tenue, souffle lentement dessus, les yeux dans le vague, et boit du bout des lèvres à coup de toutes petites succions bruyantes.
Jules le regarde longuement, pour s’assurer qu’il retrouve un peu de vie, tout en lui préparant un énorme casse-croûte.
- Jules…
- Ah, non ! tu me fous la paix avec tes scrupules, manqu’rait pus qu’tu crèves de faim chez moi, maint’nant.
Alors comme ça t’as toujours pas d’nouvelles ?
-…
- T’as pas envie d’en parler, c’est ça ; hein ?
-…
- Bon, c’est comme tu veux… Mange va, y’a qu’ça qui te f’ra du bien. Tu sais… Si tu veux prendre une cuite, te gêne pas, elle restera entre nous, et j’l’a mettrai même pas sur ton compte…




Il  a mangé longuement son pain beurré camembert, salé de ses larmes, a émis un gros rot, et, regardant Jules :
- Jules…
- Ouais ?
- Elle est morte, Jules, elle est morte !
- Fais pas l’con !
- Y’a deux jours…on l’a retrouvée, comme ça, tombée de son lit.
Il n’y avait plus rien chez elle, un froid de morgue, plus rien à bouffer, plus de lumière. Y’avait plus qu’à amener le cercueil…
Elle sera plus tranquille désormais, ils vont bien être obligés de lui foutre la paix, ces fumiers.
- Mais c’est quoi tout c’bordel de vie de merde ? T’es pas seulement sorti de tes langes qu’ils sont tous là, à te sucer le sang jusqu’à la dernière goutte. Elle était pourtant du genre sympa, ta copine… Y ont rien fait au moins, parce que moi des salauds pareils…
- Non Jules, non, y ont rien fait, comme tu dis. Les misères que tout le monde fait à tout le monde. Ils ont commencé par lui couper le gaz, qu’elle puisse plus s’chauffer, quand tu payes pas, tu t’chauffes pas, c’est simple, et quand t’attrapes la crève, tu crèves, ça aussi c’est simple !
- Tu peux rester ici, tant qu’tu voudras. J’vas t’faire une piaule au premier, faut pas qu’tu restes seul, et tu la fermes hein, c’est moi qui prend les commandes. Tu pourras bien m’donner la main tous les jours aux écluses, ça paiera ton logement et ta bouffe… Ça t’va comme ça ?
- Ben réponds, quoi, merde !
- … T’es un pote, Jules…un vrai !
- Bon ça va, ça va…
Jules est retourné terminer sa vaisselle du matin derrière son comptoir, profitant de l’absence de clients. De toute façon, ils n’arriveront pas avant dix heures du matin, puisque l’écluse d’amont n’ouvre ses vannes qu’à huit heures ; il faut à peu près deux heures aux péniches les plus rapides pour arriver jusqu’ici, sans compter les barges qui se font hâler par les trains successifs de chevaux. Quant arrivera le premier batelier, ça n’arrêtera plus jusqu’à cinq, sept heures du soir, et avec ce temps pourri, il n’en aura pas fini avant neuf heures. Preuve que le coup de main de Tave est le bienvenu.
Avoir dit l’indicible lui a fait du bien. Tant bien que mal, il se lève, titubant encore un peu de son accès de faiblesse et se rapproche du comptoir :
- Je peux ramener quelques affaires, Jules ? ça te fait rien ?
Jules semble ne pas entendre et ne répond pas.
- Bon , je vais revenir. A tout à l’heure.
Il a enfilé son manteau, calé son chapeau sur sa tête, et ressort. Un petit vent acide passe dans ses cheveux longs et mal peignés ; il a relevé son col pour s’enfermer en lui, et remonte lentement la rue. Elle s’est un peu animée, et les marchandes des quatre saisons finissent tout juste d’assujettir leur étalage ; quelques ménagères s’activent à leurs courses, rendues silencieuses par les lames du froid qui longuement s’affûtent sur leur visage.
À droite au fond de la rue, se trouve l’immeuble vétuste et insalubre dont il loue un tout petit appartement à un vieux , tout jaune et tout squelettique, moins épais que la liasse de billets qu’il doit cacher dans quelque coin de l’habitation spacieuse et éclairée qu’il s’est aménagée juste à côté des trois ou quatre locataires qu’il héberge, comme pour mieux les surveiller et les rançonner toutes les fins de mois.
Il se hâte un peu vers la lourde porte crasseuse et grinçante dont seuls les habitués savent manipuler le loquet, tourne sans espoir le vieux bouton de céramique de la lumière qui ne répond même pas à son pessimisme.
À tâtons, parce que la noirceur des murs ne capte pas la pâleur du jour naissant, il monte péniblement l’escalier jusqu’à un troisième étage délabré. La peinture écaillée sous ses doigts a pu seule le guider jusqu’à son antre, tant il a l’habitude de se repérer sur ses blessures, saignées à blanc par des milliers de coups jamais effacés par la moindre rénovation. La balustrade branlante de l’escalier l’aide le temps qu’il prenne conscience de la graisse déposée sur elle par des allées et venues incessantes.
Au dernier, survit tant bien que mal une famille de six enfants, une mère et la grand-mère, que les hommes, l’un mort dans un accident de chantier et l’autre enfui sans laisser de nouvelles, n’alimentent plus depuis bien longtemps. Tout cela vit d’allocations, d’aides d’occurrence, et de la charité du quartier. La solidarité ne se déploie vraiment que là où il n’y a rien, c’est bien connu.
Donc, cela vit, dans le bruit, le chahut, les coups de gueule, et l’indifférence des voisins qui en ont pris leur parti. Tave les connaît tout juste, pour les rencontrer, bruyants, dépenaillés et sales tout au long de l’escalier et de la journée. C’est bien pire les jours de pluie et sans école, où tout ce monde dévale, se bat, se dispute qui un jeu, qui un trognon de pomme, une gifle ou une remontrance des plus grands qui essayent sans grand succès de suppléer l’impotence partielle d’une mère ayant depuis longtemps démissionné, et pour cause, de ses prérogatives.
Maintes fois, il lui est arrivé au temps de son emploi au port fluvial de ramener quelque cageot de fruits ou de légumes défraîchis récupéré au fond des barges, qu’aucune des marchandes de quatre saisons ne voulait et de les livrer aux gosses, qui n’en demandaient pas plus, et se seront régalés encore un ou deux soirs dans la semaine d’une soupe chaude.


…Il l’a rencontrée au détour d’une rue, lovée dans le recoin certainement le moins venté, tentant d’écouler à la sauvette des articles de récupération qui ne s’achètent pas plus qu’ils ne se vendent…
Elle était belle et mignonnette, son petit cul serré dans une jupe qui avait dû faire les beaux jours de sa jeunesse déchue. Le tissu en était rendu brillant par l’usure, et son pull noir, un peu démaillé par endroits mettait en valeur ses petits seins effrontés et nus sous la laine. Effrontés aussi ses yeux de chat sauvage, toujours inquiets sous une coiffe ébouriffée de cheveux noirs et raides, qui n’ont plus vu de shampooing que l’eau de la pompe au bout de la rue qu’elle fréquente. Il lui a dit …
- Bonjour ;
Elle lui a souri, et puis…elle était tombée dans ses bras, lui dans son lit.  Alors, il lui a fait l’amour comme jamais à son souvenir il ne l’avait fait à aucune de ses compagnes de rencontre. Il l’a renversée doucement, la déposant comme une plume, en faisant bien attention de ne pas épouvanter son corps et son cœur meurtris par la vie du dehors, les insultes, les crachats, les mains au cul, les flics, les autres, oui les autres, surtout les femmes…Ils ont fait l’amour des jours et des nuits, sans débander, comme il dit. Elle adorait ça ; il en redemandait. Elle n’avait que ça ; elle lui avait bien volontiers donné, au bénéfice de la chaleur d’un corps et d’un asile retrouvés. Et puis le quotidien a fait le reste : quand on est pauvre, on partage ce qu’on a et ce qu’on n’a pas, il a déménagé ses pauvres nippes chez lui, il l’a installée—tu vois…tu seras comme une reine ici, et puis t’auras chaud au moins—elle a souri, gentiment, un peu navrée d’être là. Un peu engoncée d’un univers clos tout à coup, comme si le vent des rues, la solitude et la violence de la débâcle lui manquaient. Ils s’étaient inventé des rêves, avaient fait vingt fois le tour du monde, blottis dans les bras l’un de l’autre, à se sucer la frimousse…La vie. La vie reprenait le dessus ; ils s’étaient remis à espérer, leurrés par un trompe-l’œil nécessaire et dérisoire. Doucement, sans même qu’ils s’en rendissent compte, les choses étaient redevenues banales ; il se levait, tôt le matin, pour aller sur le port, se faire embaucher comme journalier. Comme un chat frôlant les murs, il se sortait du lit, l’embrassait sur le front, refermait lentement la porte de la chambre avant d’allumer dans le coin cuisine, pour se préparer un café, avant de sortir. Et puis un jour, en rentrant, il n’a rien retrouvé de ses affaires. Envolé l’oiseau !
Voilà, aujourd’hui tout est fini.


           


Il tourne, tourne et retourne, vient tambouriner à chaque retour contre la porte aveuglée d’un judas, seul trou dans les quatre murs de sa cellule, avec la petite lucarne du haut, d’où filtre—à travers la crasse, les toiles d’araignées, le fil de fer et les barreaux—un jour sale comme l’âme de ses contemporains.
Il tambourine, de ses poings fermés; ses ongles usés et crasseux se sont depuis longtemps abîmés dans une griffure crissante et inutile contre le métal froid, buté et indifférent comme un maton.
Ça s'est passé un peu malgré lui, au cimetière, quand il a voulu entrer derrière le cercueil, sa place comme il se dit, et que la famille qu'il n'a jamais vu nulle part, dont il n'a jamais entendu parler lui en a refusé le droit...
           
Vous n’êtes pas de la famille, qu’est-ce que vous venez faire ici ? Allez vous-en, allez, restez pas là, vous voyez pas qu’on a du chagrin, elle a dit, la grosse au manteau gris et poilu.
Alors pour ne pas faire de scandale, il est resté dehors à attendre, à attendre, à attendre…et puis il est parti.
            Et puis il est revenu ; il n’y avait plus personne, les fossoyeurs seulement. Alors, il a poussé la porte, doucement, et puis il s’est dirigé vers sa tombe. Fleurie, belle, neuve quoi ! la seule chose qui lui ressemble vraiment, à sa copine, sur la noirceur des autres cons. Il s’est approché, lentement, les mains dans les poches, le regard vide, ailleurs…Il est resté là un long moment, sans rien penser, sans rien faire, sans bouger.
Quand il a émergé de sa rêverie, à la limite de l’abrutissement, les fossoyeurs étaient partis.
            C’est là que ça a commencé, que ça l’a pris : il s’est penché vers les fleurs, lentement d’abord, a commencé à les remuer de la main sortie de son pardessus ; il en a pris une, et puis une autre, et puis encore une autre, les rejetant au fur et à mesure loin de lui, loin de sa tombe à elle, et puis il a repoussé du pied les couronnes, avec leurs bandeaux de satin et leurs marques d’amour éternel… tu parles ! De plus en plus vite de plus en plus fort, il a systématiquement dénudé la pierre tombale de ses cache-misère, y mettant de plus en plus de violence, arrachant, déchirant, piétinant… et puis il a avisé l’une des pioches des ouvriers, restée derrière un muret, il s’en est saisi, et en gémissant de violence a asséné sur la pierre l’outil qui a rebondi de sa force, les éclats du marbre, coupants et francs comme une sentence ont volé de tous côtés. Tave s’est acharné…acharné. Le soir tombant est devenu son complice ;
 Tard dans la nuit, une ronde de police, dans une vérification de routine, alertée par la porte restée ouverte, l’a trouvé, endormi, sale et crotté au pied de la sépulture défoncée et entrouverte, l’une de ses chevilles  gravement blessée  par un coup maladroit de la pioche .
            Il tambourine, il tambourine, comme sa copine ensevelie à jamais dans sa tombe et sa tête devenue folle ; il tambourine,  il tambourine…
Jean Gelbseiden

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