lundi 23 avril 2012

SAINT-GEORGES OU LES TERRASSES DU DRAGON



Les monolithes de verre qui jalonnaient l’avenue Christophe Colomb miroitaient sous le beau soleil de ce petit matin de juin. Depuis quelques jours, à peine arrivé du musée, je gagnais la terrasse et je contemplais Saint-Georges en buvant mon premier café de la journée. Invariablement, mon regard allait se poser sur ces tours imposantes, six immeubles de bureaux de style international qui, à défaut d’originalité architecturale, affirmaient la puissance et l’ambition retrouvée de la vieille cité des dragons. Nul regard tourné vers le port de plaisance ne pouvait ignorer leur stature monumentale. Si, en son temps, leur construction avait divisé la ville, elles en étaient aujourd’hui l’emblème le plus manifeste. Des autocars débordant de touristes s’arrêtaient quotidiennement à leurs pieds.
Ils étaient là, les gratte-ciel des films américains de mon enfance. Ils avaient fini par essaimer dans le monde entier.
Mon regard sauta jusqu’au Santa Maria. Ce futur hôtel de luxe faisait face à la mer. Il avait la forme d’une gigantesque voile blanche. Désormais, il prolongeait et parachevait l’alignement « titanesque » qu’avait voulu Cafarelli, premier magistrat de la ville depuis des lustres. Cafarelli était la figure incontournable et indétrônable de Saint-Georges. L’inauguration du palace était prévue pour le premier jour de l’été. On démontait les énormes grues qui avaient permis son édification. Ces espèces d’oiseaux jaunes n’étaient pas en danger. Depuis un quart de siècle, on en trouvait des dizaines disséminées aux quatre coins de la ville.
Le 21 juin était aussi la date du vernissage. L’exposition se rapprochait. Flora, qui avait tout organisé, devait passer déjeuner. Ce matin, je venais de rapatrier les dernières toiles qui dormaient, comme moi, dans une petite pièce du musée. Elles se trouvaient maintenant dans un coin du salon.
J’étais parti me faire un deuxième café quand Thomas passa à l’improviste. C’était la première fois qu’il mettait les pieds dans l’appartement. Il n’en revenait pas. Il poussa quelques « Putain ! » successifs de facture fort peu universitaire qu’il transforma au fur et à mesure de sa visite en « Mazette ! » et en « Bababa ! » admiratifs.
-         Dis-moi, tu n’aurais pas été promu conservateur ? blagua-t-il.
Le café était prêt. Je l’ai invité à me suivre sur la terrasse.
-         Tu n’as pas tout vu.

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La terrasse ressemblait à un pont de bateau. Plancher marine d’un beau roux sombre et rambarde en tube, bleue et blanche. La résidence était juchée sur une des collines du nord-ouest de la ville. Alentour, ce n’était que villas et petits immeubles cossus fichés dans la verdure. D’ici, on dominait tout Saint-georges et, au-delà, la mer scintillante.
       -  Tu ne verrais pas quelques scènes de film dans un décor           
           pareil ?
        -  Ca pourrait se faire.
Nous restâmes un moment accoudés à la rambarde à contempler le paysage. Silencieux. Ensemble, nous avions parcouru cette ville de long en large. Une véritable exploration au fil des courses et des repérages pour les films de fin d’études de Thomas. Aujourd’hui, même s’il fallait sans cesse réactualiser nos connaissances (un peu de pluie, un peu de soleil, deux petites saisons, cela suffisait pour qu’un nouveau quartier sorte de terre), Saint-Georges nous était aussi familière que Minéa. Thomas pointa son index sur l’université des lettres, une barrière de bâtiments blancs en terrasses près du zoo. C’était-elle, entre autres universités, le prétexte à la trahison coutumière des jeunes minéans. Notre prétexte.
             -         Je ne vais pas tarder, fit Thomas.
             -         Mais tu viens à peine d’arriver.
             -         J’ai un cours important, le vieux y assiste.
Un poste de maître-assistant se libérait. Il avait ses chances. Le vieux, c’était Henri Charlot, un nom prédestiné pour un professeur de cinéma, et Charlot avait pris Thomas sous son aile dès le premier contact, une sorte de coup de foudre. « Croise les doigts, touche du bois » lui dis-je en indiquant le plancher. Thomas posa une main sur ma tête. « Tu devrais toucher la tête de Paulo », fis-je. « Pas le temps », dit il et Il rigola.
Un avion de ligne traversa le ciel de Saint-Georges. Arrivé au dessus du port, il gagna un moment la mer, son ombre frôla le sommet du Santa Maria, puis il amorça son virage et descendit sur les plages et l’aéroport situé à trois petits kilomètres à l’intérieur des terres.
-        Flora passe quand ?
-        A midi, normalement.
-        Tu ne sais toujours pas où tu exposes ?
-        Pas la moindre idée. C’est une surprise. Tu connais Flora et son goût pour le mystère !
    Il hocha la tête. Il connaissait. L’avion s’était soustrait à notre regard. Derrière l’aéroport commençait la vaste plaine de la Petite Emilie. Elle séparait et réunissait tout à la fois Saint-Georges et Minéa. Les deux cités rivales, qui dans les siècles passés s’étaient disputé le titre de capitale régionale, tiraient une bonne part de leurs richesses de ces terres fertiles. Si Minéa, la belle romaine, sommeillait, rêvant le plus souvent à son glorieux passé, Saint-Georges, elle, s’était transformé en dragon économique. A l’ouest de la ville et jusqu’à Saint-Clair, les torchères des raffineries brûlaient nuit et jour. Saint-Georges n’avait de cesse de travailler à ce présent qu’elle voulait grandiose. Saint-Georges l’insomniaque. C’était ses lumières et son animation permanente qui nous avaient attirés, moi, Thomas et tant d’autres. Toujours la même envie d’être au milieu du monde.
                     -          Où allons-nous courir demain ?
  A nouveau Thomas pointa son doigt sur la carte vivante dépliée sous nos yeux. Les plages. C’était une bonne idée. J’approuvais.

Flora virevoltait dans un ensemble chic et printanier plutôt affriolant. Elle venait de découvrir ma dernière toile : un groupe d’hommes et de femmes assis dans la semi pénombre d’un salon largement ouvert sur un jardin. Une image que je savais minéanne. Quelque chose qui ressemblait à la fin d’une fête, tard dans la nuit d’un été flamboyant. Avec ce recueillement de la nuit. Son silence. Le sentiment tangible de la paix, peut-être du bonheur. Et déjà sa nostalgie.
-   Est-ce que tu lui as donné un nom ?
-   Pas encore.
         Sa venue me réconfortait. Elle avait le don d’éloigner mes doutes. Tout allait bien pourtant. Mon dossier était bouclé, comme elle disait dans son langage d’attaché de presse. Et elle croyait en moi. Un verre de muscat sec en main nous nous étions assis devant ma scène numéro 21. Pourquoi pas ce nom, au fait ? De temps en temps, elle se levait et s’approchait du tableau, se reculait, l’examinait longuement, puis opinait du chef en me regardant l’air de dire « ben mon salaud, c’est magnifique ce que tu nous as pondu là ! » Flora était mon plus fervent admirateur. Je la regardais faire sans rien dire, me contentant de sourire bêtement en buvant ce qui était devenu du petit lait.
Le lieu d’exposition était toujours une surprise. Impossible de lui arracher le plus petit indice. Je le découvrirais sur les affiches dans une semaine. « Tu ne seras pas déçu », me dit-elle d’un ton espiègle.
Non, je ne pouvais pas être déçu. Tout semblait s’être mis en place pour une dernière ligne droite impeccable. Les soucis de l’impasse étaient d’ores et déjà de l’histoire ancienne. Du moins, je les considérais comme tels. Même si la majeure partie de mes affaires demeuraient encore là-haut, dans ce fameux troisième étage où désormais, Paulo, en tête de mule exemplaire, régnait seul depuis mon départ. Oubliées les prises de bec avec l’O.B.S.C.U.R, ce satané office d’achélème qui avait transformé l’immeuble en vaisseau fantôme et l’impasse en coupe-gorge. Dès l’automne, et malgré les tracas, chaque nuit passée au musée, j’avais peint. J’étais enfin arrivé à sortir ces images qui se bousculaient en moi et désiraient s’offrir un semblant d’éternité. Des scènes de nuit. Cette nuit qui pour le meilleur et pour le pire me fascine tant. J’étais arrivé au printemps à la tête d’une vingtaine de toiles. Oui, une ligne droite, un horizon dégagé, c’est ce que je voyais sans trop y croire, en y croyant tout de même, en me pinçant. Ô, bien sûr, tout n’était pas complètement lumineux, des ombres au tableau, j’en avais encore plein la besace mais il me semblait qu’enfin j’allais pouvoir en faire quelque chose. Et puis je soufflais, je respirais d’autant plus profondément que depuis une petite semaine j’habitais l’appartement de rêve de Laurent et Françoise, chercheurs à l’I.NR.A. A cette heure-ci, mes bienfaiteurs se penchaient peut-être sur des fleurs de vanillier du côté de Diégo Suarez. Et ils étaient sensés se pencher comme ça pendant trois années consécutives. Longue vie aux botanistes, longue vie à leurs recherches !
Nous avions mangé sur la terrasse, abrités du grand soleil par un parasol de toile écrue. Nous en étions au café quand elle posa son ordinateur portable sur la table. Un I.B.M, évidemment. Une idée à noter, pensai-je mais il s’agissait d’autre chose. Avant que je ne sois fixé, j’eus le temps de penser à James. Flora m’avait fait comprendre à demi-mot que ça n’allait pas trop. L’entreprise, I.B.M donc, effectuait une de ces fameuses restructurations qu’exigeaient des actionnaires toujours plus gourmands. Toutes les unités de production de par le monde étaient concernées et celle de Saint-Georges ne faisait pas exception. On ne connaissait pas les malheureux élus mais le chiffre qui circulait était énorme. La perspective d’être dans la charrette des condamnés le rendait malade. La grande famille  n’hésitait plus à abandonner ses enfants. Flora faisait son possible pour lui remontait le moral mais ça n’allait pas fort.
En fait, Flora avait sorti son ordinateur pour inscrire les numéros et les prix des toiles. Elle m’avait téléphoné au musée la veille pour me demander ce travail. Les numéros ne m’avaient pas posé beaucoup de problèmes, pour les prix c’était autre chose. Je tirai une feuille de papier pliée en quatre de ma poche et la lui tendis.
- Mais tu es fou ! dit-elle.
 D’après elle, je n’arrêtais pas de sous-estimer mon travail.
-   Penses-tu que les toiles de Canovas sont supérieures aux tiennes ?
Ce n’était pas tout à fait ce que je pensais. Elle connaissait mon allergie pour sa peinture et toutes celles équivalentes, une espèce de ligne décorative tout juste bonne à faire un imprimé de papier cadeau. Et encore !  Depuis trente ans, Canovas peignait des haricots multicolores sur fond blanc, quelquefois noir. Il vendait ses haricots à un cours jusque là jamais atteint par cette variété de légumineuse. Mais il y avait de nombreux amateurs qui achetaient et même en redemandaient. Peut-être dans un accès de lucidité se fendait-il la poire devant l’engouement que suscitait sa production maraîchère. Peut-être était-il réellement timbré et fier de son œuvre. Canovas était-il un cynique ou un abruti ? Je penchais pour la première explication quoique je ne dédaigne pas la seconde.
Donc, à la question, « Penses-tu que les toiles de Canovas sont supérieures aux tiennes », je répondis spontanément « Non ».
-                          Alors ? dit-elle.
-                          Alors quoi ? fis-je innocemment.
              Elle fronça son petit nez en trompette, se leva, me prit par la main et nous ramena dans le salon.
-                          C’est quoi, ça, sur le mur, me demanda-t-elle.
              Sur le mur, au dessus d’une chaîne stéréophonique qui devait valoir son pesant de cacahuètes, trônait ma première scène dans l’ombre. Deux couples enlacés sur une piste danse de ce qui aurait pu être un cabaret.
-                          Tu l’as vendue combien ?
-                          C’est toi qui l’as vendue.
-                          Si tu veux. Mais réponds moi, combien ?
               C’était la vente de cette toile qui, en plus d’une coquette somme de cinq mille euros, m’avait donné la confiance et la force nécessaire pour entreprendre les autres scènes.
-                          tu l’as vendue trop cher, dis-je, rends-toi compte, ils sont obligés de me loger pour payer leur dette !
               Mon humour n’y suffisait pas. « Ah ! Ces artistes ! » Lâcha-t-elle en levant les yeux au ciel et je l’ai vue passer en revue tous les tableaux et transformer sur la liste les 2 en 3, les 3 en 4 et ainsi de suite. Je l’ai laissé faire. De toute façon, il était inutile de lutter avec elle. Vendre, c’était son métier.

Encore une fois, j’étais seul à profiter du lieu. La piscine se cachait au fond du jardin, derrière un massif de jeunes bambous. Un joli bassin d’un bleu céruléen, un bout de ciel descendu sur terre. J’avais nagé une bonne demi-heure dans tout ce bleu puis j’avais lézardé un petit moment sur la margelle avant de me réfugier dans l’ombre des bambous. La chaleur s’installait. Il devait bien faire autour des trente degrés. Dans quelques jours, l’endroit se peuplerait d’enfants. Il y aurait alors des plongeons à tire-larigot, des piailleries mêlées d’éclaboussures irisées. Je me rappelais ces après-midi passés avec Thomas dans les canyons au dessus de Minéa et la grande piscine municipale abritée de hauts murs crénelés. La campagne et les rues écrasées de soleil, les longues marches qui menaient à la délivrance. Je me suis endormi en rêvant au petit gars que j’avais été, déjà partagé entre le mouvement et la quasi-immobilité que requéraient mes gribouillages. Où étaient donc passés tous ces dessins ? Certainement, pour une part, dormaient-ils dans de vielles chemises cartonnées, rangées dans quelque armoire, jalousement conservés par ma petite maman. « Petite maman », ces mots trottèrent dans ma tête. Le petit, c’était moi, mes cent quatre vingt centimètres d’aujourd’hui n’y changeaient rien. J’étais à jamais son petit garçon.
 A mon réveil, la lumière s’était adoucie. Une armada de gros cumulus blancs traversait le ciel. J’avais soif. Je suis allé boire à la fontaine. Il y avait aussi une douche, ce n’était pas un pool house mais presque. Encore une fois, je me suis dit que j’avais de la chance d’être ici et d’avoir des amis pareils. C’est seulement en me retournant que j’aperçus un poisson rouge géant glissant au milieu du bassin. Je me suis approché. Il s’agissait d’une jeune femme dans un maillot une pièce frappé du cheval cabré. Etonnant ! Peut-être une italienne. Elle venait d’accomplir au moins une longueur de bassin sous l’eau et virait comme une vraie championne. Le temps d’enfiler une chemisette, de chausser mes nus pieds et de remettre mon bracelet-montre, elle en avait accompli deux de plus. Une vraie sirène ! Elle se décida enfin à sortir la tête de l’eau. « Bonjour », dit-elle en m’offrant un sourire renversant. Sa voix était aussi charmante que l’ensemble de son anatomie. Je lui rendis son bonjour. J’aurais bien ajouté quelques mots mais elle ne m’en laissa pas le temps, elle remit aussitôt la tête sous l’eau et effectua un nouveau virage acrobatique qui la propulsa au milieu de la piscine. Il aurait fallu à cette fille une  piscine olympique. Un peu à regrets, j’ai laissé cette sirène rouge Ferrari tourner dans son bocal. Elle avait vraiment une allure à décrocher une pôle position !

L’après-midi s’achevait. J’avais fait un peu de ménage dans la maison, ce qui n’était pas une mince affaire, vu sa superficie. Après un dernier coup de balai sur la terrasse, je me suis installé tout près de la rambarde avec mes petites affaires de dessin, carnet de croquis, crayons à papier, fusains, aquarelle…Les ombres des cyprès s’allongeaient à n’en plus finir. Elles atteignaient maintenant le grand mur blanc qui clôturait la résidence et lui donnait un air de palissade. J’ai eu envie de croquer cette rencontre. Soudain, une image se superposa à mon dessin. Je me revis gamin, adossé contre une haie de cannes, les yeux posés sur le couchant. Minette, une petite chatte noire, couchée sur mes genoux. A nous deux, on parcourait inlassablement les champs en friches et les vieilles vignes abandonnées qui entouraient la maison. Nous habitions à la lisière de la ville et de la campagne. J’avais aimé cet espace singulier, réunissant deux mondes et en créant un troisième. Mes souvenirs me faisaient déjà escalader les talus et grimper sur un vieil amandier tout noir quand la sonnerie du  téléphone retentit. Oh, timidement ! Du bout des lèvres, comme si elle avait quelque scrupule à interrompre le cours de mes rêveries. Je l’ai laissé faire un bon moment. Le temps d’entendre ma mère crier : «  Denis, Minette, à la soupe, ohooo les aventuriers ! Et puis je suis allé répondre en espérant qu’il y aurait plein de pâtes marrantes dans ma soupe de légumes.
-                          Allo, monsieur Murders ?
Je ne connaissais que trop bien cette voix doucereuse et j’eus une envie subite de reposer le combiné sans avoir dit un mot. Mais c’était la dernière des choses à faire. Flora avait beau avoir établi le prix de mes toiles à un niveau tel que, potentiellement, j’étais devenu un homme fortuné, j’avais toujours besoin de mon boulot.
-                          Oui, bonjour madame Ponge, dis-je d’un ton aimable.
-                          Excusez-moi de vous déranger…
-                          Je vous en prie.
-                          Voilà, monsieur Perrot a attrapé une mauvaise grippe, Serge le remplace jusqu’à dimanche matin mais il reste la nuit de dimanche à lundi. Vous est-il possible de prendre votre service un jour plus tôt ? Vous m’enlèveriez une grosse épine du pied.
Non, sans blague, une grosse épine, c’est que ça devait faire mal ! Pas vraiment le moment pour moi de prétexter un empêchement. Je connaissais la typesse. Reprendre un jour plus tôt, ce n’était pas la mer à boire.
-                          Pas de problème, dis-je sur un ton charmant, vous pouvez compter sur moi.
Madame Ponge me remercia de quelques paroles mielleuses, visiblement satisfaite. Nous nous saluâmes. Je l’imaginai toute guillerette, prête, à nouveau, à poser fermement ses deux pieds d’emmerdeuse sur le sol sans ressentir la moindre douleur. Comme quoi il suffit parfois de peu de chose pour soulager l’humanité souffrante.
Je revins sur la terrasse. La palissade avait disparu. Cette fameuse soupe qui m’attendait tout à l’heure était un moyen de locomotion à combustion lente mais d’une implacabilité absolue. Elle m’avait amené jusqu’ici, jusqu’à aujourd’hui, loin, très loin de mon point de départ : une petite maison perdue dans le début des années quatre-vingt, un territoire poétique intact que le souvenir protégeait de son navrant devenir. Ma mère, aujourd’hui, faisait figure de châtelaine avec ses cinq mille mètres carrés de terrain. Le lieu était désormais dominé par les lotissements, des maisons serrées les unes contre les autres, construites sur des parcelles de terre minuscules. Je me suis passé les mains sur le visage. Où est-ce que j’allais comme ça ?
Le soleil disparaissait derrière les collines, il leur dessina un instant une aura d’argent pur, puis la ville très vite perdit sa jolie couleur mordorée. Il faudrait attendre une bonne demi-heure avant que la nuit y imprime ses bleus sombres et profonds. Quand elle aurait passé sa tenue de soirée, qu’elle ressemblerait à un ciel étoilé, alors, à nouveau, la ville donnerait à rêver.
J’ai ramassé mes affaires et je suis rentré. Je me suis arrêté devant le miroir, dans le vestibule. J’ai vu naître sur mon visage le sourire de Steve Mac Queen, cette manière bien à lui de plisser légèrement les yeux, d’incurver à peine les lèvres. Ce sourire qu’il promenait dans tous ses films établissait une distance ironique qui, me semblait-il, sauvegardait l’espoir. Avec un sourire pareil, on pouvait faire face aux pires épreuves comme aux meilleures.
L’ami Steve me fit penser à Thomas : comment s’était passé son cours avec Charlot ? Je lui ai téléphoné. Il n’y avait que son répondeur. J’ai sifflé les premières mesures d’ « Au nom de la loi » en guise de message.

J’étais en train de plier du linge quand quelqu’un posa son doigt sur la sonnette. Le son d’un grillon fatigué s’insinua jusque dans la chambre. Les sonneries, ce soir, se voulaient discrètes. Comme d’habitude, depuis une semaine, je voulus regarder dans le judas mais il n’y avait pas de judas. Qui cela pouvait-il bien être ? J’ai ouvert. Surprise ! Isabelle était là, plantée sur ses longues jambes, avec tout ce rebondi craquant qui pouvait causer des accidents de la route mortels. Elle portait une robe à fleurs que le moindre coup de vent devait soulever et affichait un sourire comparable à celui de Faye Dunaway dans «  L’affaire Thomas crown ». Le sourire de l’ami Steve m’est spontanément revenu sur les lèvres. Nous n’avons pas dit un mot, concentré que nous étions à nous dévisager. D’un petit mouvement de tête, je l’ai invitée à entrer. Je l’ai regardée passer en clignant des yeux. Cette fille était un feu d’artifice.
-                          Tu es difficile à suivre, dit-elle.
J’étais d’accord avec elle, j’avais moi-même du mal à ne pas me perdre de vue. Elle hocha la tête. J’ai repris la direction de la chambre. Quelques secondes, elle me regarda en découdre avec mes chemises puis elle vint se coller tendrement dans mon dos.
-                          Pourquoi me fuis-tu sans cesse mon chéri, me susurra-t-elle à l’oreille.
Bon Dieu ! Ce « mon chéri » était une amorce bigrement efficace. J’ai démarré au quart de tour.
-                          Ah bon ! parce que c’est moi qui te fuis ?
Elle ne manquait pas de toupet. Elle était impossible à joindre avec sa manie de changer sans arrêt de téléphone portable, je devais compter une dizaine de numéros périmés dans mon agenda. Quant à son adresse électronique, j’avais laissé une flopée de messages. Pas la moindre réponse.
Elle n’a rien dit. Elle a adopté une autre tactique. Elle me laissa et recula jusqu’à la porte. J’entendais le bruissement que sa main produisait en glissant sur la tapisserie, Elle ne me quittait pas des yeux. Ca ressemblait à une petite brise qui se lève. J’ai profité du peu de temps qu’il me restait pour me jeter sur les chaussettes. Il suffisait de les plier en deux en les retournant sur elles-mêmes. Un jeu d’enfant. Insensiblement, la lumière faiblissait. Elle jouait avec le variateur de tension qui commandait le plafonnier. J’ai attrapé la dernière paire de chaussettes au jugé.
-                          Tu sais, j’ai mangé chez James et Flora, l’autre soir, dit-elle en revenant vers moi. Je la devinais à peine et pourtant son dessein, en provoquant cette pénombre qui m’était si chère, était on ne peut plus clair.
-                          Ah ! fis-je, feignant la surprise.
-                          Oui, il y avait cette grosse blonde, comment s’appelle-t-elle déjà ?
Pour Isabelle, toutes les blondes étaient grosses. Bien sûr, elle se souvenait très bien de son nom. Mais j’étais beau joueur.
-                          Sophie Bourquet.
-                          Ah ! Oui, c’est ça : Bouriquette ! Quel nom ridicule ! La pauvre. Et puis je ne sais pas de quoi elle a peur, on dirait qu’elle serre les fesses en permanence…
J’ai pensé, « non, pas toujours » mais je n’ai rien dit.
-                          Ca n’a pas dû être facile, ajouta-t-elle d’une voix compatissante.
J’ai souri. Elle était gonflée. Elle ne donnait pas signe de vie pendant des semaines et quand, sans crier gare, elle débarquait, c’était pour feindre la jalousie et renverser les rôles. Ce n’était pas moi qui était parti, qui avait besoin d’espace, qui promettait depuis plus d’un an que ce temps serait passager, et qui se pointait comme ça quand…Au fait, pourquoi revenait-elle comme ça ?
A nouveau, elle était contre moi. Mais elle me faisait face cette fois ci. Elle posa son front contre le mien. Ses cheveux noirs flottèrent sur mes joues. J’ai fermé les yeux. C’était l’été. Un parfum de paille et de fleurs des champs. Nos têtes butaient doucement l’une contre l’autre comme deux jeunes béliers qui s’initient timidement au combat. Je décelais dans sa manière de respirer une impatience et un reproche. Se pouvait-il qu’elle soit réellement jalouse ? Non ! Seulement fâchée de voir mes mains encombrées d’affaires domestiques quand elles pouvaient avoir des activités bien plus excitantes. Cependant, ma résistance lui plaisait. Je le savais. C’était devenu un petit jeu entre nous.
Ses mains avaient rejoint mes hanches, elle avait cédé la première. Les chaussettes s’échappèrent, affolées. Les chaussettes sont très prudes en général. Je la vis pousser du pied mes affaires hors du lit. Le linge et le peu de volonté qui me restaient dégringolèrent sur la moquette. Je n’avais pas tenu très longtemps. Ah, Isabelle ! Enfin nos bouches se rencontrèrent et nos mains, subitement, assouvirent leur désir de toucher et de prendre. Nous avons roulé sur le lit. Trois petites fusées d’argent pailletées d’or montèrent soudain vers le plafond. Je les ai regardées avec des yeux de gosse. Bientôt, ça allait péter dans tous les sens. Je couchais avec « Miss quatorze juillet » en personne. Dieu ! Que c’était bon de sentir à nouveau l’odeur de la poudre !






Christian Cosberg. 
Saint-Georges, chapitre 1(Roman en chantier)









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