Les monolithes de verre qui jalonnaient l’avenue
Christophe Colomb miroitaient sous le beau soleil de ce petit matin de juin.
Depuis quelques jours, à peine arrivé du musée, je gagnais la terrasse et je
contemplais Saint-Georges en buvant mon premier café de la journée.
Invariablement, mon regard allait se poser sur ces tours imposantes, six
immeubles de bureaux de style international qui, à défaut d’originalité
architecturale, affirmaient la puissance et l’ambition retrouvée de la vieille
cité des dragons. Nul regard tourné vers le port de plaisance ne pouvait
ignorer leur stature monumentale. Si, en son temps, leur construction avait
divisé la ville, elles en étaient aujourd’hui l’emblème le plus manifeste. Des
autocars débordant de touristes s’arrêtaient quotidiennement à leurs pieds.
Ils étaient là, les gratte-ciel des films américains
de mon enfance. Ils avaient fini par essaimer dans le monde entier.
Mon regard sauta jusqu’au Santa Maria. Ce futur hôtel
de luxe faisait face à la mer. Il avait la forme d’une gigantesque voile
blanche. Désormais, il prolongeait et parachevait l’alignement
« titanesque » qu’avait voulu Cafarelli, premier magistrat de la
ville depuis des lustres. Cafarelli était la figure incontournable et
indétrônable de Saint-Georges. L’inauguration du palace était prévue pour le
premier jour de l’été. On démontait les énormes grues qui avaient permis son
édification. Ces espèces d’oiseaux jaunes n’étaient pas en danger. Depuis un
quart de siècle, on en trouvait des dizaines disséminées aux quatre coins de la
ville.
Le 21 juin était aussi la date du vernissage.
L’exposition se rapprochait. Flora, qui avait tout organisé, devait passer
déjeuner. Ce matin, je venais de rapatrier les dernières toiles qui dormaient,
comme moi, dans une petite pièce du musée. Elles se trouvaient maintenant dans
un coin du salon.
J’étais parti me faire un deuxième café quand Thomas
passa à l’improviste. C’était la première fois qu’il mettait les pieds dans
l’appartement. Il n’en revenait pas. Il poussa quelques
« Putain ! » successifs de facture fort peu universitaire qu’il
transforma au fur et à mesure de sa visite en « Mazette ! » et en
« Bababa ! » admiratifs.
-
Dis-moi, tu n’aurais pas été promu
conservateur ? blagua-t-il.
Le café était prêt. Je l’ai invité à me suivre sur la
terrasse.
-
Tu n’as pas tout vu.
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La terrasse ressemblait à un pont de bateau. Plancher marine d’un beau
roux sombre et rambarde en tube, bleue et blanche. La résidence était juchée
sur une des collines du nord-ouest de la ville. Alentour, ce n’était que villas
et petits immeubles cossus fichés dans la verdure. D’ici, on dominait tout
Saint-georges et, au-delà, la mer scintillante.
- Tu ne verrais pas quelques scènes de film
dans un décor
pareil ?
- Ca pourrait se faire.
Nous restâmes un moment accoudés à la rambarde à contempler le paysage.
Silencieux. Ensemble, nous avions parcouru cette ville de long en large. Une
véritable exploration au fil des courses et des repérages pour les films de fin
d’études de Thomas. Aujourd’hui, même s’il fallait sans cesse réactualiser nos
connaissances (un peu de pluie, un peu de soleil, deux petites saisons, cela
suffisait pour qu’un nouveau quartier sorte de terre), Saint-Georges nous était
aussi familière que Minéa. Thomas pointa son index sur l’université des
lettres, une barrière de bâtiments blancs en terrasses près du zoo.
C’était-elle, entre autres universités, le prétexte à la trahison coutumière
des jeunes minéans. Notre prétexte.
- Je ne vais pas tarder,
fit Thomas.
- Mais tu viens à peine d’arriver.
- J’ai un cours important,
le vieux y assiste.
Un poste de maître-assistant se libérait. Il avait
ses chances. Le vieux, c’était Henri Charlot, un nom prédestiné pour un
professeur de cinéma, et Charlot avait pris Thomas sous son aile dès le premier
contact, une sorte de coup de foudre. « Croise les doigts, touche du
bois » lui dis-je en indiquant le plancher. Thomas posa une main sur ma
tête. « Tu devrais toucher la tête de Paulo », fis-je. « Pas le
temps », dit il et Il rigola.
Un avion de ligne traversa le ciel de Saint-Georges.
Arrivé au dessus du port, il gagna un moment la mer, son ombre frôla le sommet
du Santa Maria, puis il amorça son virage et descendit sur les plages et
l’aéroport situé à trois petits kilomètres à l’intérieur des terres.
- Flora
passe quand ?
- A
midi, normalement.
- Tu ne
sais toujours pas où tu exposes ?
- Pas la
moindre idée. C’est une surprise. Tu connais Flora et son goût pour le
mystère !
Il hocha la
tête. Il connaissait. L’avion s’était soustrait à notre regard. Derrière
l’aéroport commençait la vaste plaine de la Petite Emilie. Elle séparait et
réunissait tout à la fois Saint-Georges et Minéa. Les deux cités rivales, qui
dans les siècles passés s’étaient disputé le titre de capitale régionale,
tiraient une bonne part de leurs richesses de ces terres fertiles. Si Minéa, la
belle romaine, sommeillait, rêvant le plus souvent à son glorieux passé,
Saint-Georges, elle, s’était transformé en dragon économique. A l’ouest de la
ville et jusqu’à Saint-Clair, les torchères des raffineries brûlaient nuit et
jour. Saint-Georges n’avait de cesse de travailler à ce présent qu’elle voulait
grandiose. Saint-Georges l’insomniaque. C’était ses lumières et son animation
permanente qui nous avaient attirés, moi, Thomas et tant d’autres. Toujours la
même envie d’être au milieu du monde.
- Où allons-nous courir
demain ?
A nouveau Thomas pointa son doigt
sur la carte vivante dépliée sous nos yeux. Les plages. C’était une bonne idée.
J’approuvais.
Flora virevoltait dans un ensemble chic et printanier plutôt affriolant.
Elle venait de découvrir ma dernière toile : un groupe d’hommes et de
femmes assis dans la semi pénombre d’un salon largement ouvert sur un jardin.
Une image que je savais minéanne. Quelque chose qui ressemblait à la fin d’une
fête, tard dans la nuit d’un été flamboyant. Avec ce recueillement de la nuit.
Son silence. Le sentiment tangible de la paix, peut-être du bonheur. Et déjà sa
nostalgie.
- Est-ce
que tu lui as donné un nom ?
- Pas
encore.
Sa venue me réconfortait.
Elle avait le don d’éloigner mes doutes. Tout allait bien pourtant. Mon dossier
était bouclé, comme elle disait dans son langage d’attaché de presse. Et elle
croyait en moi. Un verre de muscat sec en main nous nous étions assis devant ma
scène numéro 21. Pourquoi pas ce nom, au fait ? De temps en temps, elle se
levait et s’approchait du tableau, se reculait, l’examinait longuement, puis opinait
du chef en me regardant l’air de dire « ben mon salaud, c’est magnifique
ce que tu nous as pondu là ! » Flora était mon plus fervent
admirateur. Je la regardais faire sans rien dire, me contentant de sourire
bêtement en buvant ce qui était devenu du petit lait.
Le lieu d’exposition était toujours une surprise. Impossible de lui
arracher le plus petit indice. Je le découvrirais sur les affiches dans une
semaine. « Tu ne seras pas déçu », me dit-elle d’un ton espiègle.
Non, je ne pouvais pas être déçu. Tout semblait s’être mis en place pour
une dernière ligne droite impeccable. Les soucis de l’impasse étaient d’ores et
déjà de l’histoire ancienne. Du moins, je les considérais comme tels. Même si
la majeure partie de mes affaires demeuraient encore là-haut, dans ce fameux
troisième étage où désormais, Paulo, en tête de mule exemplaire, régnait seul
depuis mon départ. Oubliées les prises de bec avec l’O.B.S.C.U.R, ce satané
office d’achélème qui avait transformé l’immeuble en vaisseau fantôme et
l’impasse en coupe-gorge. Dès l’automne, et malgré les tracas, chaque nuit
passée au musée, j’avais peint. J’étais enfin arrivé à sortir ces images qui se
bousculaient en moi et désiraient s’offrir un semblant d’éternité. Des scènes
de nuit. Cette nuit qui pour le meilleur et pour le pire me fascine tant.
J’étais arrivé au printemps à la tête d’une vingtaine de toiles. Oui, une ligne
droite, un horizon dégagé, c’est ce que je voyais sans trop y croire, en y
croyant tout de même, en me pinçant. Ô, bien sûr, tout n’était pas complètement
lumineux, des ombres au tableau, j’en avais encore plein la besace mais il me
semblait qu’enfin j’allais pouvoir en faire quelque chose. Et puis je
soufflais, je respirais d’autant plus profondément que depuis une petite
semaine j’habitais l’appartement de rêve de Laurent et Françoise, chercheurs à
l’I.NR.A. A cette heure-ci, mes bienfaiteurs se penchaient peut-être sur des
fleurs de vanillier du côté de Diégo Suarez. Et ils étaient sensés se pencher
comme ça pendant trois années consécutives. Longue vie aux botanistes, longue
vie à leurs recherches !
Nous avions mangé sur la terrasse, abrités du grand soleil par un parasol
de toile écrue. Nous en étions au café quand elle posa son ordinateur portable
sur la table. Un I.B.M, évidemment. Une idée à noter, pensai-je mais il
s’agissait d’autre chose. Avant que je ne sois fixé, j’eus le temps de penser à
James. Flora m’avait fait comprendre à demi-mot que ça n’allait pas trop.
L’entreprise, I.B.M donc, effectuait une de ces fameuses restructurations qu’exigeaient
des actionnaires toujours plus gourmands. Toutes les unités de production de
par le monde étaient concernées et celle de Saint-Georges ne faisait pas
exception. On ne connaissait pas les malheureux élus mais le chiffre qui
circulait était énorme. La perspective d’être dans la charrette des condamnés
le rendait malade. La grande famille n’hésitait plus à
abandonner ses enfants. Flora faisait son possible pour lui
remontait le moral mais ça n’allait pas fort.
En fait, Flora avait sorti son ordinateur pour inscrire les numéros et
les prix des toiles. Elle m’avait téléphoné au musée la veille pour me demander
ce travail. Les numéros ne m’avaient pas posé beaucoup de problèmes, pour les
prix c’était autre chose. Je tirai une feuille de papier pliée en quatre de ma
poche et la lui tendis.
- Mais tu es fou ! dit-elle.
D’après elle, je n’arrêtais pas de
sous-estimer mon travail.
- Penses-tu
que les toiles de Canovas sont supérieures aux tiennes ?
Ce n’était pas tout à fait ce que je pensais. Elle connaissait mon
allergie pour sa peinture et toutes celles équivalentes, une espèce de ligne
décorative tout juste bonne à faire un imprimé de papier cadeau. Et
encore ! Depuis trente ans, Canovas
peignait des haricots multicolores sur fond blanc, quelquefois noir. Il vendait
ses haricots à un cours jusque là jamais atteint par cette variété de
légumineuse. Mais il y avait de nombreux amateurs qui achetaient et même en
redemandaient. Peut-être dans un accès de lucidité se fendait-il la poire
devant l’engouement que suscitait sa production maraîchère. Peut-être était-il
réellement timbré et fier de son œuvre. Canovas était-il un cynique ou un
abruti ? Je penchais pour la première explication quoique je ne dédaigne
pas la seconde.
Donc, à la question, « Penses-tu que les toiles de Canovas sont
supérieures aux tiennes », je répondis spontanément « Non ».
-
Alors ? dit-elle.
-
Alors quoi ? fis-je innocemment.
Elle fronça son petit nez en
trompette, se leva, me prit par la main et nous ramena dans le salon.
-
C’est quoi, ça, sur le mur, me demanda-t-elle.
Sur le mur, au dessus d’une
chaîne stéréophonique qui devait valoir son pesant de cacahuètes, trônait ma
première scène dans l’ombre. Deux couples enlacés sur une piste danse de ce qui
aurait pu être un cabaret.
-
Tu l’as vendue combien ?
-
C’est toi qui l’as vendue.
-
Si tu veux. Mais réponds moi, combien ?
C’était la vente de cette toile
qui, en plus d’une coquette somme de cinq mille euros, m’avait donné la
confiance et la force nécessaire pour entreprendre les autres scènes.
-
tu l’as vendue trop cher, dis-je, rends-toi
compte, ils sont obligés de me loger pour payer leur dette !
Mon humour n’y
suffisait pas. « Ah ! Ces artistes ! » Lâcha-t-elle en
levant les yeux au ciel et je l’ai vue passer en revue tous les tableaux et
transformer sur la liste les 2 en 3, les 3 en 4 et ainsi de suite. Je l’ai
laissé faire. De toute façon, il était inutile de lutter avec elle. Vendre,
c’était son métier.
Encore une fois, j’étais seul à profiter du lieu. La piscine se cachait
au fond du jardin, derrière un massif de jeunes bambous. Un joli bassin d’un
bleu céruléen, un bout de ciel descendu sur terre. J’avais nagé une bonne
demi-heure dans tout ce bleu puis j’avais lézardé un petit moment sur la
margelle avant de me réfugier dans l’ombre des bambous. La chaleur
s’installait. Il devait bien faire autour des trente degrés. Dans quelques
jours, l’endroit se peuplerait d’enfants. Il y aurait alors des plongeons à
tire-larigot, des piailleries mêlées d’éclaboussures irisées. Je me rappelais
ces après-midi passés avec Thomas dans les canyons au dessus de Minéa et la
grande piscine municipale abritée de hauts murs crénelés. La campagne et les
rues écrasées de soleil, les longues marches qui menaient à la délivrance. Je
me suis endormi en rêvant au petit gars que j’avais été, déjà partagé entre le
mouvement et la quasi-immobilité que requéraient mes gribouillages. Où étaient
donc passés tous ces dessins ? Certainement, pour une part, dormaient-ils
dans de vielles chemises cartonnées, rangées dans quelque armoire, jalousement
conservés par ma petite maman. « Petite maman », ces mots trottèrent
dans ma tête. Le petit, c’était moi, mes cent quatre vingt centimètres
d’aujourd’hui n’y changeaient rien. J’étais à jamais son petit garçon.
A mon réveil, la lumière s’était
adoucie. Une armada de gros cumulus blancs traversait le ciel. J’avais soif. Je
suis allé boire à la fontaine. Il y avait aussi une douche, ce n’était pas un
pool house mais presque. Encore une fois, je me suis dit que j’avais de la
chance d’être ici et d’avoir des amis pareils. C’est seulement en me retournant
que j’aperçus un poisson rouge géant glissant au milieu du bassin. Je me suis
approché. Il s’agissait d’une jeune femme dans un maillot une pièce frappé du
cheval cabré. Etonnant ! Peut-être une italienne. Elle venait d’accomplir
au moins une longueur de bassin sous l’eau et virait comme une vraie
championne. Le temps d’enfiler une chemisette, de chausser mes nus pieds et de
remettre mon bracelet-montre, elle en avait accompli deux de plus. Une vraie
sirène ! Elle se décida enfin à sortir la tête de l’eau.
« Bonjour », dit-elle en m’offrant un sourire renversant. Sa voix
était aussi charmante que l’ensemble de son anatomie. Je lui rendis son
bonjour. J’aurais bien ajouté quelques mots mais elle ne m’en laissa pas le
temps, elle remit aussitôt la tête sous l’eau et effectua un nouveau virage
acrobatique qui la propulsa au milieu de la piscine. Il aurait fallu à cette
fille une piscine olympique. Un peu à
regrets, j’ai laissé cette sirène rouge Ferrari tourner dans son bocal. Elle
avait vraiment une allure à décrocher une pôle position !
L’après-midi s’achevait. J’avais fait un peu de ménage dans la maison, ce
qui n’était pas une mince affaire, vu sa superficie. Après un dernier coup de
balai sur la terrasse, je me suis installé tout près de la rambarde avec mes
petites affaires de dessin, carnet de croquis, crayons à papier, fusains,
aquarelle…Les ombres des cyprès s’allongeaient à n’en plus finir. Elles
atteignaient maintenant le grand mur blanc qui clôturait la résidence et lui
donnait un air de palissade. J’ai eu envie de croquer cette rencontre. Soudain,
une image se superposa à mon dessin. Je me revis gamin, adossé contre une haie
de cannes, les yeux posés sur le couchant. Minette, une petite chatte noire,
couchée sur mes genoux. A nous deux, on parcourait inlassablement les champs en
friches et les vieilles vignes abandonnées qui entouraient la maison. Nous
habitions à la lisière de la ville et de la campagne. J’avais aimé cet espace
singulier, réunissant deux mondes et en créant un troisième. Mes souvenirs me
faisaient déjà escalader les talus et grimper sur un vieil amandier tout noir
quand la sonnerie du téléphone retentit.
Oh, timidement ! Du bout des lèvres, comme si elle avait quelque
scrupule à interrompre le cours de mes rêveries. Je l’ai laissé faire un bon
moment. Le temps d’entendre ma mère crier : « Denis, Minette, à
la soupe, ohooo les aventuriers ! Et puis je suis allé répondre en
espérant qu’il y aurait plein de pâtes marrantes dans ma soupe de légumes.
-
Allo, monsieur Murders ?
Je ne connaissais que trop bien cette voix doucereuse et j’eus une envie
subite de reposer le combiné sans avoir dit un mot. Mais c’était la dernière
des choses à faire. Flora avait beau avoir établi le prix de mes toiles à un
niveau tel que, potentiellement, j’étais devenu un homme fortuné, j’avais
toujours besoin de mon boulot.
-
Oui, bonjour madame Ponge, dis-je d’un ton
aimable.
-
Excusez-moi de vous déranger…
-
Je vous en prie.
-
Voilà, monsieur Perrot a attrapé une mauvaise
grippe, Serge le remplace jusqu’à dimanche matin mais il reste la nuit de
dimanche à lundi. Vous est-il possible de prendre votre service un jour plus
tôt ? Vous m’enlèveriez une grosse épine du pied.
Non, sans blague, une grosse épine, c’est que ça devait faire mal !
Pas vraiment le moment pour moi de prétexter un empêchement. Je connaissais la
typesse. Reprendre un jour plus tôt, ce n’était pas la mer à boire.
-
Pas de problème, dis-je sur un ton charmant,
vous pouvez compter sur moi.
Madame Ponge me remercia de quelques paroles mielleuses, visiblement
satisfaite. Nous nous saluâmes. Je l’imaginai toute guillerette, prête, à
nouveau, à poser fermement ses deux pieds d’emmerdeuse sur le sol sans
ressentir la moindre douleur. Comme quoi il suffit parfois de peu de chose pour
soulager l’humanité souffrante.
Je revins sur la terrasse. La palissade avait disparu. Cette fameuse
soupe qui m’attendait tout à l’heure était un moyen de locomotion à combustion
lente mais d’une implacabilité absolue. Elle m’avait amené jusqu’ici, jusqu’à
aujourd’hui, loin, très loin de mon point de départ : une petite maison
perdue dans le début des années quatre-vingt, un territoire poétique intact que
le souvenir protégeait de son navrant devenir. Ma mère, aujourd’hui, faisait
figure de châtelaine avec ses cinq mille mètres carrés de terrain. Le lieu
était désormais dominé par les lotissements, des maisons serrées les unes
contre les autres, construites sur des parcelles de terre minuscules. Je me
suis passé les mains sur le visage. Où est-ce que j’allais comme ça ?
Le soleil disparaissait derrière les collines, il leur dessina un instant
une aura d’argent pur, puis la ville très vite perdit sa jolie couleur mordorée.
Il faudrait attendre une bonne demi-heure avant que la nuit y imprime ses bleus
sombres et profonds. Quand elle aurait passé sa tenue de soirée, qu’elle
ressemblerait à un ciel étoilé, alors, à nouveau, la ville donnerait à rêver.
J’ai ramassé mes affaires et je suis rentré. Je me suis arrêté devant le
miroir, dans le vestibule. J’ai vu naître sur mon visage le sourire de Steve
Mac Queen, cette manière bien à lui de plisser légèrement les yeux, d’incurver
à peine les lèvres. Ce sourire qu’il promenait dans tous ses films établissait
une distance ironique qui, me semblait-il, sauvegardait l’espoir. Avec un
sourire pareil, on pouvait faire face aux pires épreuves comme aux meilleures.
L’ami Steve me fit penser à Thomas : comment s’était passé son cours
avec Charlot ? Je lui ai téléphoné. Il n’y avait que son répondeur. J’ai
sifflé les premières mesures d’ « Au nom de la loi » en guise de
message.
J’étais en train de plier du linge quand quelqu’un posa son doigt sur la
sonnette. Le son d’un grillon fatigué s’insinua jusque dans la chambre. Les
sonneries, ce soir, se voulaient discrètes. Comme d’habitude, depuis une
semaine, je voulus regarder dans le judas mais il n’y avait pas de judas. Qui
cela pouvait-il bien être ? J’ai ouvert. Surprise ! Isabelle était
là, plantée sur ses longues jambes, avec tout ce rebondi craquant qui pouvait
causer des accidents de la route mortels. Elle portait une robe à fleurs que le
moindre coup de vent devait soulever et affichait un sourire comparable à celui
de Faye Dunaway dans « L’affaire Thomas crown ». Le sourire de
l’ami Steve m’est spontanément revenu sur les lèvres. Nous n’avons pas dit un
mot, concentré que nous étions à nous dévisager. D’un petit mouvement de tête,
je l’ai invitée à entrer. Je l’ai regardée passer en clignant des yeux. Cette
fille était un feu d’artifice.
-
Tu es difficile à suivre, dit-elle.
J’étais d’accord avec elle, j’avais moi-même du mal à ne pas me perdre de
vue. Elle hocha la tête. J’ai repris la direction de la chambre. Quelques
secondes, elle me regarda en découdre avec mes chemises puis elle vint se
coller tendrement dans mon dos.
-
Pourquoi me fuis-tu sans cesse mon chéri, me
susurra-t-elle à l’oreille.
Bon Dieu ! Ce « mon chéri » était une amorce bigrement
efficace. J’ai démarré au quart de tour.
-
Ah bon ! parce que c’est moi qui te
fuis ?
Elle ne manquait pas de toupet. Elle était impossible à joindre avec sa
manie de changer sans arrêt de téléphone portable, je devais compter une
dizaine de numéros périmés dans mon agenda. Quant à son adresse électronique,
j’avais laissé une flopée de messages. Pas la moindre réponse.
Elle n’a rien dit. Elle a adopté une autre tactique. Elle me laissa et
recula jusqu’à la porte. J’entendais le bruissement que sa main produisait en
glissant sur la tapisserie, Elle ne me quittait pas des yeux. Ca ressemblait à
une petite brise qui se lève. J’ai profité du peu de temps qu’il me restait
pour me jeter sur les chaussettes. Il suffisait de les plier en deux en les
retournant sur elles-mêmes. Un jeu d’enfant. Insensiblement, la lumière
faiblissait. Elle jouait avec le variateur de tension qui commandait le
plafonnier. J’ai attrapé la dernière paire de chaussettes au jugé.
-
Tu sais, j’ai mangé chez James et Flora, l’autre
soir, dit-elle en revenant vers moi. Je la devinais à peine et pourtant son
dessein, en provoquant cette pénombre qui m’était si chère, était on ne peut
plus clair.
-
Ah ! fis-je, feignant la surprise.
-
Oui, il y avait cette grosse blonde, comment
s’appelle-t-elle déjà ?
Pour Isabelle, toutes les blondes étaient grosses. Bien sûr, elle se
souvenait très bien de son nom. Mais j’étais beau joueur.
-
Sophie Bourquet.
-
Ah ! Oui, c’est ça :
Bouriquette ! Quel nom ridicule ! La pauvre. Et puis je ne sais pas
de quoi elle a peur, on dirait qu’elle serre les fesses en permanence…
J’ai pensé, « non, pas toujours » mais je n’ai rien dit.
-
Ca n’a pas dû être facile, ajouta-t-elle d’une
voix compatissante.
J’ai souri. Elle était gonflée. Elle ne donnait pas signe de vie pendant
des semaines et quand, sans crier gare, elle débarquait, c’était pour feindre
la jalousie et renverser les rôles. Ce n’était pas moi qui était parti, qui
avait besoin d’espace, qui promettait depuis plus d’un an que ce temps serait
passager, et qui se pointait comme ça quand…Au fait, pourquoi revenait-elle
comme ça ?
A nouveau, elle était contre moi. Mais elle me faisait face cette fois
ci. Elle posa son front contre le mien. Ses cheveux noirs flottèrent sur mes
joues. J’ai fermé les yeux. C’était l’été. Un parfum de paille et de fleurs des
champs. Nos têtes butaient doucement l’une contre l’autre comme deux jeunes
béliers qui s’initient timidement au combat. Je décelais dans sa manière de
respirer une impatience et un reproche. Se pouvait-il qu’elle soit réellement
jalouse ? Non ! Seulement fâchée de voir mes mains encombrées
d’affaires domestiques quand elles pouvaient avoir des activités bien plus
excitantes. Cependant, ma résistance lui plaisait. Je le savais. C’était devenu
un petit jeu ente nous.
Ses mains avaient rejoint mes hanches, elle avait cédé la première. Les
chaussettes s’échappèrent, affolées. Les chaussettes sont très prudes en
général. Je la vis pousser du pied mes affaires hors du lit. Le linge et le peu
de volonté qui me restaient dégringolèrent sur la moquette. Je n’avais pas tenu
très longtemps. Ah, Isabelle ! Enfin nos bouches se rencontrèrent et nos
mains, subitement, assouvirent leur désir de toucher et de prendre. Nous avons
roulé sur le lit. Trois petites fusées d’argent pailletées d’or montèrent
soudain vers le plafond. Je les ai regardées avec des yeux de gosse. Bientôt,
ça allait péter dans tous les sens. Je couchais avec « Miss quatorze
juillet » en personne. Dieu ! Que c’était bon de sentir à nouveau
l’odeur de la poudre !
Christian Cosberg.
Saint-Georges, chapitre 1(Roman en chantier)
Saint-Georges, chapitre 1(Roman en chantier)
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