vendredi 2 mars 2012

L'univers d'Arnaud Fleurent-Didier








   Ce qui frappe dans l’univers d'Arnaud Fleurent-Didier, c'est son intelligence et sa légèreté, l'acuité de son regard , cette capacité à évoquer toute une vie, tout un milieu, en trois minutes et quelque. En cela France Culture est un modèle du genre. 

   Je vous donne à lire l'intégralité du texte sur plus d'infos ci-dessous.



   Il ne m'a pas appris l'anglais, il ne m'a pas appris l'allemand, ni même le français correctement, elle ne m'a pas parlé des livres, de l'histoire des idées, pas de politique à suivre, pas de mouvements de pensée, elle ne m'a rien montré de pratique, ni cuisine, ni couture, faire monter une mayonnaise, monter une SARL, tenir un intérieur, il ne connaissait pas grand chose en mathématiques, ni équation de Schrödinger, mais pour être honnête, on avait veillé à que je perfectionne mon revers a deux mains, que je fléchisse bien sur mes jambes, mais ça n'est pas resté, ça n'est pas rentré, on m'a donné un modèle libéral, démocratique, on m'a donné un certain dégout, disons désintérêt de la religion, mais il ne m'a pas dit à quoi servait le piano, ni le cinéma français qui pourtant le faisait vivre, elle ne m'a pas dit comment ils s'étaient mariés, trompés, séparés, ni donné d'autre modèle à suivre. On ne m'a pas parlé de Marx, rival de Tocqueville, ni de Weber, ennemi de Lukács, mais on m'a dit qu'il fallait voter, elle ne m'a pas caché l'existence mais a tue celle de Rousseau, de Proust, de Mort à Crédit, ils n'ont fait aucun commentaire sur mai 68, ni commentaire sur la société du spectacle, mais ils savaient que Balzac était payé à la ligne et qu'on pouvait en tirer un certain mépris, ils ne connaissaient pas d'histoires de résistance ou de Gestapo mais quelques arnaques pour payer moins d'impôts, ils se souvenaient en souriant de la carte du PC de leurs pères mais peu de De Gaulle, une blague sur Pétain, rien sur Hitler, ils avaient connu le monde sans télévision mais n’en disaient rien, ils n'avaient pas voulu que je regarde Apocalypse Now mais je pouvais lire Au cœur des Ténèbres, je ne l'ai pas lu, on ne m'a pas dit que c'était bien. On ne m'a pas dit comment faire avec les filles, comment faire avec l'argent, comment faire avec les morts, il fallait trouver comment vivre avec demi frère, demi sœur, demi morts, demi compagnes, maîtresses et remariés, alcoolique, pas français, fils de gauche, tu milites, milite, fils de droite,hérite, profite, on ne m'a pas donné de coups, on m'a sans doute aimé beaucoup, il n'y avait pas de choses à faire, à part peut-être polytechnicien, il n'y avait pas de choses à ne pas faire, à part peut-être musicien, elle m'a fait sentir que la drogue était trop dangereuse, il m'a dit que la cigarette était trop chère, elle m'a dit qu'une fois elle avait été amoureuse, elle ne m'a pas dit si ça avait été de mon père. Elle ne m'a pas dit comment faire quand on se sent seul, il ne m'a pas dit qu'entre vieux amis, souvent, on s'engueule, on s'embrouille, que tout se brouille, se complique, qu'il faudrait faire sans, elle ne m'a rien dit sur Freud et j'ignore Lacan, pas de conseils ni de raisons pratiques, pas de sagesse des familles, pas d'histoires pour faire dormir les enfants, pas d'histoires pour faire rêver les grands, il ne soufflait mot de la nouvelle vague ni de ce qu'on voyait avant, mais parlait du Louvre comme d'un truc intéressant, on ne disait rien sur Michel Sardou, mais on devait aimer Julien Clerc, on m'a parlé d'un concert, sinon, je ne sais rien des pauvres, je ne sais rien des restes d'aristocrates, je ne sais rien des gauchistes, je ne sais rien des nouveaux riches, on ne parlait pas de cathos, ni de juifs, ni d'arabes. Il n'y avait pas de chinois. Elle trouvait que les noirs sentaient, elle n'aimait pas les odeurs. Lui, lui s'en foutait.

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