lundi 7 juillet 2014

MATISSE EST DANS MON SALON



Henri Matisse - Paysage vu d'une fenêtre, 1912




   Nous possédons dans nos appartements une multitude d'objets qui parfois nous possèdent comme le dit si bien Georges Perec* dans "Les choses." Le plus souvent notre rapport aux objets est assez neutre, nous les considérons parce que nous les avons choisis, parce qu’ils nous servent, nous n’avons pas forcément pensé à tous ces gens, à cette multitude de gens qui sont liés à ces objets, soit parce qu’ils les ont fabriqués, soit parce qu’ils les ont acheminés jusqu’à nous. Tout juste, en bout de chaîne,  nous rappelons nous de celui ou celle qui nous les a vendus s’il s’agit d’un objet de prix qui nécessitait une discussion, un échange voire un marchandage. La plupart du temps nous ne pensons pas au fil ténu qui nous relie à ces milliers de gens qui font la genèse de toutes choses et de toutes vies. Pas plus que nous ne pensons, mis à part nos parents les plus proches,  à tous ceux qui ont dû vivre pour que nous vivions, nous ne pensons  à ces inconnus sans qui rien ne serait, sans qui rien n’existerait qu’une forme de vide, de nature et de dénuement.
   Et puis il y a des objets particuliers que l’on nomme des œuvres d’art même s’il s’agit d’une simple reproduction, d’un poster, et il arrive que vis-à-vis d’eux nous pensions souvent à celui ou celle qui a créé cette œuvre.
   C’est ce que je fais régulièrement, de loin en loin, quand je regarde ce Paysage vu d’une fenêtre peint par Matisse à Tanger, en 1912. J’ai posé cette fenêtre sur un mur de mon salon et, depuis des années, elle est là, presque aussi réelle que la vraie. J’imagine le « maître de la couleur » regardant ce paysage qu’il va peindre, je me demande combien de temps il a mis pour réaliser cette œuvre qui me touche tant qu’il me semble, pour le coup, qu’elle me relie un peu à lui. Je me demande quelle a été sa vie pendant son séjour au Maroc, que faisait-il de ses journées, mis à part peindre, quels sont les lieux qu’il a visité, quels sont les hommes et les femmes qu'il a rencontrés, que mangeait-il, quelles étaient ses pensées ? Je me dis qu’un de ces quatre je mettrai le nez plus avant dans la somme de Pierre Schneider* et dans le livre de Marcelin Pleynet*, que je serai grâce à eux encore plus proche de ce génie de la peinture dont Picasso disait qu’il était son seul rival. Mais en attendant, il y a cette fenêtre qui nous relie, cette petite faille spatio-temporelle, ce pont entre deux lieux, entre  deux âges et mon imagination qui vagabonde  d’hier à aujourd’hui, de Montpellier à Tanger, de moi à lui.


Christian Cosberg


  
*Georges Perec, Les choses, Pocket
  Matisse, Pierre Schneider, éditions Flammarion
  Henri Matisse, Marcelin Pleynet, folio-essais

5 commentaires:

  1. quel jolie invitation a partager

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  2. Du texte à lire au tableau à contempler... Tout n'est que beauté... Merci ! (Françoise Naud)

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  3. j'ai pour ma part - aussi ? - un certain fétichisme pour les fenêtres ouvertes, sur un paysage, sur une perspective, sur une ligne d'horizon, sur un espoir, sur un demain ?
    Celle ci bien sur invite au voyage, à l'Orient, et me fait penser aux amis rencontrés en Tunisie ...
    J'aime ton texte qui invite aussi à cette ouverture sur "l'autre" ....

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