lundi 27 mai 2013

La petite cuisine de l'oubli



D’abord, il y eut de vastes étendues d’herbes, du vert à perte de vue et, par moments, des îlots colorés de tissus et de gens, des sourires jetés dans le vent.
   Nous survolons maintenant une muraille immense, nous la franchissons et tout change.
   Ailleurs, nous sommes ailleurs mais très vite tout est semblable. Presque.

   La même ville  aux toits de tuiles rondes, aux mêmes génoises double ou triple, les mêmes persiennes aux fenêtres. Ce pays est un monde lointain écrasé de lumière, d’une lumière blanche éblouissante. La ville est remplie de monuments, tout à la fois, étranges et familiers, outragés par le temps, faits du même marbre, de la même craie, aux colonnes encore plus hautes, d’une solennité écrasante avec ses chapiteaux grecs ou romains. Peut-être plus anciens encore. C’est une ville venue du fond des ages. Une ville de pierre, impérieuse, sacrificielle, une ville déserte, aux rues et aux places vides, une ville ruinée, sans plus aucune âme qui vive.
                  La chine, est-ce possible ?
   Et puis, passé le fleuve, Shanghai, la ville d’aujourd’hui, la ville plus haute encore, incroyablement moderne, terrifiante de rectitude, mouchetée de lumières blafardes, la ville plongée dans la nuit, ville déserte encore, ville haute, ville de verre et d’acier, lisse, mortellement…
   Nous sommes dans un hôtel. Nous entrons dans notre suite.
   Voyons voir la vue. Je tire les rideaux.
   J’ai un mouvement de recul, pris de vertige.
   La personne qui m’accompagne depuis le début de ce songe ouvre la baie, sort sur la terrasse, j’ai à peine le temps de m’inquiéter qu’elle s’approche d’une balustrade dangereusement basse et bascule instantanément dans le vide. Prise, emportée dans l’abîme. Sans un bruit. Cela ressemble à un suicide. Celui d'un personnage de film, du frère policier dans « Nos plus belles années », après un dernier appel à l’aide.
   Mais aucune parole n’est sortie de sa bouche. 
   Ni de la mienne.
   C’est si soudain que je ne ressens presque rien.
   La trace d’un effroi, tout de même, que mon réveil, aussitôt efface.
   Un rêve ! Un terrible rêve.
   Je suis réveillé, je n’ai pas eu le temps de me sentir coupable, pas eu le temps de souffrir.
   J’ai la bouche sèche. Je me saisis de la bouteille d’eau posée au pied de mon lit et je bois.
   Je bois.
   Je sais ce que ce rêve veut dire, ce qu’il signifie.
   Je sais qui est cette autre personne sans visage et sans voix.
   Nous nous sommes séparés, peut-être pour toujours.
   Céder, ne pas s’aider, ne pas céder, s’aider.
   Se laisser tomber. Laisser tomber.
   Il ne faut pas être grand clerc !
   De l’histoire ancienne. Une histoire pétrifiée.
   La communion de nos âmes tarie comme les fontaines des villes abandonnées.
   L’anéantissement des larmes.
   Le détachement.
  This is the end.
  No tears.
  Partout de l'anglais de cuisine.
  La petite cuisine de l'oubli. 



  
  

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