samedi 2 août 2014

TRAJECTOIRE D'UN VIEUX RENDEZ-VOUS




Edward Hopper - Nighthawks
  



  

    Sébastien Bazursky regardait Moreau sans le voir, il n’était qu’une masse floue qui bougeait mollement au premier plan, qu’une petite source de paroles douces et bienveillantes qu’il n’écoutait plus vraiment. Derrière le directeur, une grande baie vitrée offrait le spectacle familier du péage. Il voyait très clairement les deux côtés de cet univers dans lequel il venait de passer trois longues années. Une grande butte de terre plantée de lavande et de genêts séparait le péage proprement dit –alignement impressionnant de 21 cabines noires prises dans des bateaux de béton armé- d’un petit village de bâtiments qui constituait la base technique et administrative du District autoroutier de Villeneuve. Il s’était promis d’aller fureter sur le dos de cette montagne miniature mais il ne l’avait jamais fait. Un camping-car arrivait à la hauteur de la cabine 9. Il imagina les mots de Luigi pour accueillir l’automobiliste, son franc sourire donné sans réserve, son geste pour prendre l’argent ou la carte bancaire, pour rendre la monnaie ou le reçu, souhaiter un bon voyage. Un de ces jours ce contact humain si bref disparaîtrait totalement, les machines qui prendraient le relais étaient déjà prêtes depuis belle lurette. Elles fonctionnaient d’ailleurs sur les six premières cabines. Ce n’était qu’une question de temps. Quoique le pire n’est jamais sûr. Oh ! Ce n’était pas qu’il trouvait ce travail passionnant mais il avait le charme de sa simplicité un rien anachronique. Ce petit lien humain, ce petit acte dérisoire permettait de gagner sa vie sans trop de soucis, sans trop de fatigue. Pour peu qu’on ait le visage de Clara à retrouver à la fin du boulot. Que demander de plus ! Luigi pouvait bien sourire à tous ces étrangers qui filaient on ne sait où. Il était un homme heureux.
Le grand panneau lumineux d’information indiquait en direction du sud : 14H26 BEAU TEMPS TRAFIC FLUIDE BONNE ROUTE.
Le fourgon des gendarmes emprunta le tunnel de service qui traversait la butte et roula doucement jusqu’à l’atelier B où s’affairaient quelques hommes en salopettes jaune orangé. Il y eut un petit attroupement autour du fourgon. Puis deux camions de dépannage et deux camions balai se mirent en route, suivis immédiatement des gendarmes. Ca devait être sérieux. Une sirène entama sa funeste mélopée. Sébastien Bazursky refit le point sur Moreau et se concentra sur ce qu’il était en train de dire.

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-…si vous aviez besoin de retravailler dans la maison…Oh, je me doute que ça ne serait plus ici…mais par exemple dans le Roussillon, le directeur est un bon ami…sachez que vous pouvez comptez sur mon appui…n’hésitez surtout pas.
Sébastien s’empressa de le remercier. Dieu merci ! Il s’était arraché à sa rêverie juste à temps. Moreau le gratifia encore de quelques bonnes paroles puis ils se levèrent et se serrèrent la main. Le téléphone sonna quand il sortait. « Merde ! » fit Moreau. Il n’en entendit pas plus, il venait de refermer l’épaisse porte en chêne. Il traversa le secrétariat et l’accueil sans rencontrer un regard.
Il se retrouva dehors, devant l’entrée. Il faisait un beau soleil. L’air était chaud. Voilà, c’était fait !
Il rejoignit la voiture que Luigi et Clara lui avaient prêtée. Restait à passer au garage, à la banque et tout serait vraiment réglé. D’une certaine manière. Soudain, Virginie, les bras chargés de dossiers, lui passa sous le nez. Elle était resplendissante, elle ne l’avait pas vu. L’ombre tendre d’un acacia tombait sur la Clio et le dissimulait. Il ne ressentit rien de spécial. Il lui avait pardonné comme il s’était pardonné. Leur histoire semblait si loin maintenant. Au fond, qu’avaient-ils fait d’autre pendant tout ce temps que de se croiser sans se voir ! Il attendit qu’elle rentre dans le bâtiment, que la place, à nouveau, soit vide, pour quitter définitivement les lieux.

« C’est bon ? » demanda le garagiste. Sébastien Bazursky regardait le libellé du chèque. Il hocha la tête. Son gros jouet rouge trônait devant l’entrée du garage. Il s’était amusé avec ce bolide pendant deux bons mois. En fait deux très mauvais et douloureux « moi/s » avec une grosse histoire de « couple » sous le pied et dans la tête. C’était un miracle qu’ils soient l’un et l’autre restés entiers.
Grâce aux options qu’il avait négociées pied à pied avec le concessionnaire Audi de Jallieu, il perdait relativement peu sur le prix d’achat, 6000 mille euros tout de même. Mais bon, avec les indemnités de congés payés réglées par « l’Autoroute » il retrouvait quasiment la petite fortune que lui avait coûté sa folie. Il déposa l’argent à la banque et demanda son solde. L’employé écrivit la somme sur un petit bout de papier carré qu’il plia en deux. Sébastien rangea le papier dans son portefeuille sans le regarder.
Comme prévu, il gara la Clio devant la poste et ramena les clefs au salon de coiffure. Clara l’attendait sur le pas de la porte. A travers la vitrine, il vit une dame d’un age respectable les yeux clos sous des lampes rouges, la tête pleine de bigoudis. Clara avait un sourire un peu triste. Sébastien avait à peu prés le même. Ils restèrent silencieux pendant un petit moment intensément gris. Déjà dans le passé. Puis les mots tout de même ramenèrent un peu de chaleur, de couleur. Ils se firent la promesse d’être ensemble à nouveau, un jour prochain, un jour de joie celui-là, le temps pour lui d’avoir fait un brin de route, le chemin nécessaire… Clara le serra dans ses bras si fort qu’il en fut tout retourné.
Bonne chance, Sébastien, lui chuchota-t-elle à l’oreille.
Tu diras à Luigi qu’il a une femme en or, chuchota-t-il en retour.
Elle eut un petit rire mais ses yeux étaient au bord des larmes.
Tu ne me connais pas si bien que ça, dit-elle en baissant légèrement la tête, allez, sauve-toi avant que je ne te séquestre, ajouta-t-elle d’une voix brouillée par l’émotion.
Il s’éloigna, sac au dos, d’un pas encore hésitant, ému lui aussi par cet adieu mais aussi troublé par le corps chaud, vivant de Clara, par ce contact, tout cet amour que Clara était capable de donner. Il était vraiment temps de partir.

Il marchait d’un pas tranquille qu’il savait pouvoir tenir jusqu’à Jallieu. A cette allure, il y serait aux alentours de sept heures du soir et il aurait encore le temps de flâner sur les quais avant d’aller dîner. Plus rien ne pressait maintenant. Au sortir de Villeneuve, il avait croisé l’ancienne voie ferrée transformée en chemin de randonnée. Il avait hésité un instant, la piste de terre blonde était attirante mais c’était le lieu de promenade favori de toute la ville. Il risquait de rencontrer quelque connaissance. Finalement, il s’était engagé sur une petite route parallèle à la nationale, un de ces chemins vicinaux désormais goudronnés mais charmant malgré tout parce que très peu fréquenté et parce que l’asphalte en vieillissant prenait parfois la couleur grise d’une coulée de pierre. En une heure, seuls un tracteur et une antique pétrolette l’avait croisé pour l’un et dépassé pour l’autre. Le ciel était d’un bleu pâle, parcouru de nuages laiteux, nonchalants comme lui. Une vague rumeur signalait la nationale quelque part sur sa gauche. Par moment, un petit bois, un petit vallonnement l’occultait si bien qu’il n’y avait plus que le bruit léger de la brise sur la campagne, qu’un grésillement indistinct d’insectes et de soleil réchauffant la terre. Et puis le bruit étouffé du trafic revenait mais cela ne le dérangeait pas. Il le tenait à distance pour quelques heures encore. Bientôt, il rejoindrait ce mouvement, cette vitesse, il serait assis dans une de ces automobiles dévoreuses de kilomètres, un de ces engins à la trajectoire fulgurante et mystérieuse. Bientôt, la vie le surprendrait, le bouleverserait comme elle l’avait toujours fait, mieux qu’elle ne l’avait jamais fait.
 Il traversa le bois des Gervais. Le silence reprit ses droits. Un silence d’oiseaux et d’ombre fraîche. Jusque là, ses yeux s’étaient posés partout, s’accrochant à la moindre particularité du paysage, le détaillant avec appétit comme s’il le découvrait pour la première fois. Mais à la faveur de ce passage fermé de chênes blancs, de cette lumière tremblée et amoindrie, son esprit se replia comme en lui-même, échappa à cet inventaire, à cette cartographie enthousiaste. Il se vit marcher, seul, sans savoir très exactement où il allait, même si le cap était au sud et même s’il avait une étape imposée, un lieu précis à rejoindre. Mais ce lieu, précisément, qui était son origine, son vieux point de départ, était la source d’un réconfort désormais inaccessible, d’une halte heureuse à jamais disparue. Tous ceux qui l’avaient rendu vivant avaient quitté ce monde. Ses parents étaient morts depuis plus d’un an. Il était seul désormais, seul d’une solitude qu’il n’avait jamais connue, d’une solitude qui était aussi une liberté jamais vécue. C’était un sentiment ambigu, mélange d’excitation et de douleur. Une douleur qui s’estompait. Trop longtemps mâchée et remâchée, réactivée à la faveur de sa rupture d’avec Virginie. Les deux douleurs s’étaient un temps données la main, s’étaient additionnées jusqu’à devenir insupportables. Cela avait duré deux mois pendant lesquels il avait essayé de transformer son Audi TT en cercueil customisé, roulant sur les petites routes de la région à tombeau ouvert, comme s’il avait le diable aux trousses ou plutôt comme si l’Autre avait pris les commandes. Au sortir de cet épisode, il s’était retrouvé dans un état de détachement et de sérénité trouble qui ne laissait pas de le surprendre. Vivant, encore et toujours.
Jallieu n’était plus qu’à trois petits kilomètres. C’est ce qu’indiquait une vieille borne en béton jaune et blanche. Il arrivait plus tôt que prévu. Il en profita pour contourner la zone commerciale qui défigurait l’entrée de la ville. Ainsi pourrait-il rejoindre l’ancienne voie de chemin de fer. Le chemin montait légèrement. Quelques maisons s’étaient implantées sur ce semblant de colline où demeuraient encore des terres cultivées : un champ de pommes de terre, des champs entiers parcourus de tunnels de plastique qui devaient abriter des fraises et apparaissaient sous un angle propice comme des étendues liquides un peu surréelles avec leurs reflets nacrés et leur improbable dénivelé. Au sommet (qui tenait plus du plateau) de cette petite hauteur, il découvrit un magnifique champ de blé ourlé de coquelicots. Il pensa aussitôt à Luigi. Il avait une vraie passion pour ces fleurs, au point de les dessiner, de les peindre, de les prendre en photos, il avait refiler le virus à Clara, et leurs œuvres s’affichaient sur quasiment tous les murs de leur maison. Cette fibre artistique avait contribué à les rapprocher. Celles-ci étaient d’un rouge éclatant, toutes fraîches, pimpantes. Le blé encore vert mais déjà formé balançait doucement ses épis barbus, plus clairs, presque lumineux. Il eut envie de l’appeler sur son portable -Devine ce que j’ai devant les yeux ?- mais ce n’était pas une bonne idée. Il regarda encore une fois cette petite mer végétale onduler sous la brise et le soleil puis il se remit en route. Déjà, il descendait sur Jallieu, il distinguait les lacets de La Donze qui donnaient tout son caractère à la ville, l’ancien moulin transformé en médiathèque qui concurrençait par sa verticalité le clocher de la vieille église romane. Mais très vite, il s’immobilisa à nouveau. Cette fois, c’était un simple sentier qui partait sur sa gauche qui l’attirait et l’arrachait au superbe panorama de Jallieu. Il s’enfonçait au travers de grandes herbes jaunes, lesquelles donnaient au coin un air de savane. L’image d’un tableau de Renoir se superposa au paysage. Oui, c’était ça, outre qu’il adorait explorer ce genre de paysages, c’était exactement la même perspective qu’offrait Chemin montant dans les hautes herbes. Manquaient seulement les personnages : une femme et un enfant qui auraient dû descendre vers lui et un couple dans le lointain. Depuis combien de temps n’avait-il pas repris ses crayons et ses pinceaux ? Sept, huit mois ? Au moins. Dans quelques temps, il pourrait s’y remettre, et même ne faire que ça, s’il le désirait. « Tu n’as pas le droit de gâcher ton talent, tu vas t’y mettre, sinon où que tu sois je viendrais te remonter les bretelles ! » Sacré Luigi ! Il en était capable. Ca avait été ses dernières paroles juste avant qu’il ne prenne son service. Il laissait derrière lui deux toiles accrochées dans le salon de ses amis. Témoignage de ce petit talent qu’il n’avait pas le droit de gâcher. Peut-être bien les deux meilleures toiles qu’il n’ait jamais peintes. Un portrait de Clara en train d’écosser des petits pois (que Luigi s’était empressé de baptiser Princesse Clara aux petits pois) qui rendait grâce à sa beauté, à son charme, et un portrait de Luigi assis dans une cabine du péage, la nuit, dans une atmosphère proche d’Edward Hopper dans son fameux Nighthawks. Sébastien n’avait rien dit de ses influences et du titre, sinon, pour sûr, avec le penchant à l’autodérision qui était le sien, il serait tombé pile sur Le vrai con de la nuit.


 Sébastien ne s’était pas arrêté à Jallieu. Tant pis pour la chambre d’hôtel déjà payée et le petit programme de réjouissances qu’il s’était concocté, cette étape, subitement, lui était apparue telle qu’en elle-même, incongrue, appartenant au passé, décidée par une partie de lui-même qui s’était dissoute au fur et à mesure que ses pas l’éloignaient de Villeneuve.
Marcher l’excitait encore malgré la fatigue, malgré le ciel qui menaçait, et peut-être à cause de lui. C’était une joie presque enfantine, une joie des origines, des premières fois. Qu’allait-il faire de ce nouveau départ, de cette nouvelle vie ? Et combien avait-on de vies ? Sept, neuf comme les chats, plus, moins ? La lumière faiblissait. Des paquets de nuages noirs s’amoncelaient sur la vallée. Ils buttaient contre les montagnes à l’est. Vers le couchant, demeuraient quelques rares trouées d’une lumière éblouissante. Il marchait sur le bas côté de la nationale. Les voitures giflaient l’air en le croisant. Elles roulaient bien au-delà des vitesses réglementaires. Pris dans les sangles de son sac à dos, un carton indiquait en grosses lettres noires : ESPAGNE.
Les premières gouttes se mirent à tomber au sortir du hameau de Bel Air. Il accéléra le pas. S’il voulait échapper à la saucée en suspend, il ne fallait pas traîner. A peut-être cinq cents mètres, la tache claire d’un abri d’autocars brillait comme un espoir insensé.
 Il courait, désormais. Sous ses modestes foulées, remontaient des senteurs d’herbes et de terre mouillée auxquelles se mêlait l’odeur âcre de l’asphalte tiède. L’abri se rapprochait. C’étaient, maintenant, de grosses gouttes ventrues, de petites bombes liquides qui martelaient le sol. Il eut un sentiment fugace de déjà vu, l’impression d’avoir déjà vécu ce moment pourtant unique et puis l’averse éclata pour de bon.  L’abri n'était plus qu'à une trentaine de mètres. Il les parcourut à grandes enjambées, soudain revigoré par la fraîcheur mordante de la pluie.
A peine arrivé dans le refuge, à peine le temps de savourer le fait d’être au sec qu’un Wolkswagen Touran s’immobilisa à sa hauteur. Il y eut un long et strident coup de klaxon donné par un poids lourd qui, probablement, avait jugé l’arrêt dangereux. La vitre côté passager descendit et il entendit une voix féminine l’inviter à monter. Sébastien ne se fit pas prier. Il posa son sac à dos à l’arrière et s’engouffra dans la voiture.
La portière claqua sur la pluie et le bruit du trafic. Le vacarme aussitôt s’atténua. Le Touran était pris sous les feux croisés des automobiles, l’ombre et la lumière alternaient à toute vitesse comme sous l’effet d’un stroboscope. Il boucla sa ceinture et se retourna vers son hôtesse qu’il devina plus qu’il ne la vit. Son regard entraperçut une chevelure d’un blond soyeux, un nez retroussé et un sourire ravissant.
                      -    Merci, merci beaucoup dit-il en lui tendant la main, vous me tirez d’un mauvais pas !
Ses propres mots le surprirent. Ils semblaient dire à cette inconnue ce qu’il ne s’était pas avoué à lui-même.
                    -    Je n’ai pas eu le cœur à vous laisser dans votre abri de fortune, dit-elle en saisissant sa main.
Une main extraordinairement douce et vivante, il se fit violence pour ne pas prolonger cette étreinte.
Ils se présentèrent. Elle s’appelait Viviane. Sa voix était claire et chaleureuse, un rien précieuse, avec cet accent particulier des filles de bonne famille. « Bien, nous allons essayer de reprendre la route », dit-elle en se retournant.  Il se retourna lui aussi.
La longue ligne droite de la nationale était réduite à sa portion congrue. Difficile d’y voir grand-chose sous cette pluie battante. Au bout d’une grosse minute d’attente, ils trouvèrent l’espace nécessaire pour s’insérer dans la circulation. Le Touran démarra en trombe.
   
Il était à l’abri maintenant. Ils avançaient dans un paysage qui lui était encore familier mais que la pluie et la nuit transfiguraient. Il s’en allait. A toute vitesse, il s’en allait. Comme en écho, il pensa une nouvelle fois : « Voilà, c’est fait. » Il faisait doux dans l’habitacle. C’était un bonheur d’être confortablement assis après toutes ces heures de marche. A force de détails, il finit par reconstituer le visage de sa bienfaitrice. Elle était à l’image de son sourire et de sa voix : charmante. Un petit silence s’installa. Sa beauté l’intimidait tout à coup. Ce fut elle qui le rompit.
                        -  Vous avez le droit de vous assoupir vous savez ! Vous avez l’air fourbu.
Elle était donc arrivée à l’envisager, elle aussi. Et à l’en croire, il n’offrait pas une mine des plus avantageuses !
                     -  Merci, c’est vrai, je suis vanné mais je ne voudrais pas vous laisser seule dans cette purée de pois.
                     -     Oh ! la purée de pois ça me connaît, je viens de passer cinq années dans le Nord
Elle était professeur de littérature comparée et se rendait en Espagne, à Madrid, où elle devait prendre un poste à l’université San Fernando à la rentrée prochaine. Elle avait longtemps hésité, elle aimait beaucoup Lille, il y avait la proximité de Bruxelles, celles de Paris et de Londres. Elle y laissait beaucoup d’amis. Mais l’attrait de l’Espagne et du soleil, l’envie d’un nouveau défi l’avaient emporté sur toutes autres considérations. Ce changement l’excitait et en même temps lui faisait un peu peur. Sébastien comprenait tout à fait ce balancement. Il parla de lui, à son tour. L’autoroute, celle là même sur laquelle ils roulaient maintenant, les amis qu’il laissait, lui aussi. Un désir irrépressible d’aller vers le sud. L’Espagne, justement. Le besoin de tourner la page.
                       -  C’est quand même fou comme nos histoires se ressemblent ! s’écria-t-elle.
                       -  C’est vrai ! se contenta-t-il de dire mais il pensa :
« A croire que nous devions nous rencontrer ! » Maintenant qu’il se tournait ouvertement vers elle pour lui parler, il réalisait combien sa voix et sa beauté remuaient quelque chose en lui. Bien sûr, elle était attirante mais il y avait autre chose. Comme si une vieille porte condamnée jusque là s’était brusquement ouverte. La regarder, lui parler, mais surtout l’entendre, c’était se rapprocher du seuil de cette porte, se rapprocher d’une émotion qu’il avait connue jadis. Était-ce possible ?! Il se passa les mains sur le visage. Des souvenirs précis lui revenaient. Il s'agissait d'une rencontre éclair, d'une conversation qui avait jeté deux inconnus dans les bras l'un de l'autre à la fin d'une semaine de "classe artistique", en terminale, une de ses réunions ridiculement baptisée "Olympiades des arts et de la jeunesse", et d'un rendez-vous manqué qui les avait séparé à jamais. Ce visage qui avec le temps n'avait plus vraiment de contours précis, voilà peut-être  qu'il  le retrouvait dans les traits  de cette inconnue...
         -      Ca va ?
         -      Je crois que je vais accepter votre proposition, j’ai un vrai coup de pompe !
         -      allez-y faites un petit somme, je vous en prie. Je vous réveillerai pour dîner.
« Pour dîner. » Elle avait dit ça comme une chose entendue, comme s’ils voyageaient ensemble depuis bien plus longtemps qu’une petite demi-heure. Il hocha la tête en souriant puis inclina légèrement le dossier de son siège et ferma les yeux...



3 commentaires:

  1. Je viens de parcourir une partie de ton texte.
    Et, comme beaucoup d'individus gravitants dans ce monde, je n'ai pas tout lu ( si peu habitué à lire sur un écran plus de 3, 4 lignes.)
    Mais, cependant captivé par cette histoire de péage autoroute, moi qui arrive ce soir même du coté de Nice et interpellé par cette histoire je sembles plus aisé à lire les textes sur du papier ( individu d'une époque différente sans doutes )
    Bon , on se re contacte si on le veut.
    Christian Martel

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  2. Superbe Christian, absolument superbe. J'adore ton style. La façon dont tu lies les différents tableaux est si fluide.
    Nomade

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  3. Merci beaucoup, Yann ! Très heureux que tu aimes. J'en profite pour te demander si tu as toujours ce beau texte sur "Rungis", j'aimerais beaucoup le mettre sur le blog.

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