samedi 1 mars 2014

Une annonciation, de Carole Menahem Lilin



Le bain était à bonne température. Elle s’immergea avec un soupir d’aise. La buée s’élevait dans la petite salle chaude, nacrait les carreaux bleus. L’eau glissait sur sa peau et la rendait plus douce, généreuse.
Pascale se redressa un instant pour rouvrir le robinet, d’où des flots blancs, en cascade, jaillirent ; puis elle radossa sa nuque contre le bord de la baignoire. Au diable les économies d’eau chaude auxquelles elle s’astreignait d’habitude, par respect pour l’environnement et nécessité de portemonnaie… Aujourd’hui elle voulait voir. Voir ce que ça faisait quand rendu à son élément maternel, le corps perdait son poids, sa couleur, son odeur. Une femme se baignant, vue par elle-même. Une femme encore jeune tentant de faire la paix avec son corps.
L’eau bouillonnait doucement autour des îles qu’étaient devenus ses seins, et venait clapoter contre son oreille. Il y avait ce qui était encore dehors – ses genoux, le buisson brun à l’orée de son ventre, ses aréoles pâles – et ce qui était dedans, et semblait appartenir à un autre monde. Si Pascale avait eu le pouvoir de se redessiner, elle aurait fait moins de chair, des cuisses et un ventre creusés, au lieu d’être ronds. Mais sous l’eau, se dessinaient des galbes, des lagunes, des continents. Et quand elle bougeait – elle remua le bassin, pour voir – elle constatait que ça venait bien, que ça se tenait. Les courants se modifiaient, mais la configuration tectonique restait stable.
Elle se redressa pour arrêter le flot, et se réinstalla pour regarder l’univers en formation. Pour rendre ça, il lui faudrait reprendre l’aquarelle. Bien sûr, si elle avait eu la chance de peindre un homme, elle aurait usé de la gouache. De larges aplats, une peau brune qui résiste, de l’ocre traversant l’eau blanche… Mais les hommes nus se faisaient rares dans sa vie, et à l’atelier. Basta, elle ferait avec ce qu’elle avait devant les yeux – des volutes, des volumes et une touffe. Sans oublier le jeu fascinant des orteils en bout de bain, qui sortaient de l’eau et y replongeaient comme des coquillages joueurs. Ce n’était pas si mal.
Les reflets sur tout ça mettaient de la dentelle.
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Un peu plus tard, alors qu’en peignoir et les cheveux gouttant encore à travers la serviette nouée en turban, Pascale tentait de rendre, en larges touches liquides, ce qu’elle avait vu et pressenti, ces mondes flottants sous l’eau d’une femme – elle entendit quelqu’un siffloter. Un sifflotement dans la rue grise envahie de pluie, ce ne pouvait être qu’Arturo. Elle se leva pour vérifier et, quand elle se pencha vers la fenêtre, son peignoir s’entrouvrit. Arturo lui sourit. Arturo avait l’œil pour ces choses-là, et même plongé dans ses pensées il n’aurait pas manqué le spectacle d’une jeune femme s’entrouvrant à son balcon.
Pascale lui rendit son sourire, sans gêne, avant de reculer à l’abri de la pièce chaude. Arturo en avait croqué, des filles nues ou à demi, avant. A présent, il ne faisait plus poser que rarement – il se cantonnait presque exclusivement à faire ressusciter son frère, Emilio, que le SIDA avait emporté. Emilio, avait-il coutume de dire, n’avait pas résisté assez au chant des sirènes – et que les sirènes soient mâles en l’occurrence n’avait qu’envenimé le débat. Emilio l’accusait d’être homophobe, quand Arturo, en tant qu’aîné, ne voulait que l’inciter à prendre ses précautions. Vaines injonctions. Depuis cinq ans il s’acharnait à aller rechercher la figure de son cadet sur les bords du Styx. Il peignait directement sur des panneaux enduits de plâtre, à la détrempe, de hautes silhouettes grises, hâves, qui tournaient vers lui un regard crépusculaire.
Cette peinture hypnotique ne faisait pas d’Arturo un voisin triste. Il n’hésitait pas à débouler chez Pascale pour lui faire partager sa dernière trouvaille poétique, dont il lui lisait de longs passages, avec un accent qui suffisait à la faire fondre lorsqu’elle n’appréciait pas le style autant que lui. C’était rare. Les choix d’Arturo la surprenaient parfois, mais la charmaient le plus souvent. Ils arpentaient volontiers ensemble les expositions et les rues, discutant, discutaillant, admirant – puis soudain, l’un ou l’autre se taisant farouchement jusqu’à l’instant où il parvenait enfin à capturer, sur le carnet de croquis, l’idée, la sensation, bref l’amour, qui, à la vision de l’œuvre, de la scène, du reflet, l’avait saisi(e). A qui, sinon à un complice en passion, demander de comprendre qu’affolement soudain et brusque silence ne signifient pas fâcherie ? Pascale se sentait à l’aise avec Arturo. Il aimait cuisiner, à condition de ne pas manger seul : aussi se pointait-il avec une bonne bouteille et un sac de courses pour un oui ou un non, et se mettait, avec l’aide ou non de Pascale, à hacher, rissoler, attiser, mouiller…
Tout cela en tout bien tout honneur. Arturo était attentif et gentil, il semblait apprécier son genre de beauté plantureuse – l’apprécier elle, tout simplement – mais il avait près de quinze ans de plus qu’elle et de toute façon, depuis la disparition d’Emilio, s’astreignait à une chasteté qu’il aurait aimé voir son frère adopter.
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Arturo était l’aîné. Il avait toujours été l’aîné, c’est un rôle qu’il avait endossé dès la prime enfance, quand en quelque sorte il s’était retrouvé le gardien de son père, avant de le devenir neuf ans plus tard de son petit frère. Son père était un artiste doué, plus doué sans doute que lui ne le serait jamais, surtout avec les couleurs, mais il les laissait trop volontiers se dissoudre au fond d’un verre. Ce qui explique peut-être que, de jeune prodige de province, Arturo père se soit mué en vieux beau des quartiers périphériques de la capitale, en moins de temps qu’il ne lui en avait fallu pour saisir le début du problème. Qu’importe le décor, c’était toujours à Arturo junior d’aller le récupérer sous l’averse – dans son souvenir, il pleuvait toujours les soirs où il partait en quête du père prodigue. C’était même cette pluie qui à elle seule rendait l’exercice supportable. La pluie excusait tout, la mauvaise humeur, les reniflements de rhume et de détresse. Sans compter qu’elle offrait aussi de jolis spectacles, des spectacles inattendus, et qui plus est en noir et blanc, ce qui évitait au garçon de se sentir coupable d’être doué du même sens visuel aiguisé que son père. Perles d’eau dans la nuit, jupes d’ombres se reflétant, démesurées, dans les flaques, tap tap des petits talons de femme, chemisiers mouillés révélant des nuques, des peaux et des seins, des seins et des sens…
Ses premiers dessins, à la plume et à l’encre, avaient suscité des remous, la mère associant désormais impérativement alchimie artistique et alcoolique. Le père avait alors fait, pour la première fois peut-être de sa vie, preuve de courage : il avait soutenu la vocation de son fils et pendant quatre ans, le temps qu’il avait fallu à Arturo pour terminer les Beaux-Arts, avait presque cessé de s’enivrer. Arturo se souvenait avec reconnaissance de leurs longues promenades sous la pluie, lorsqu’il rentrait pour les vacances d’hiver, pendant lesquelles le père, sifflant au goulot eau gazeuse et jus de raisin, transmettait à son aîné jusqu’aux ultimes finesses de son art. Encore une fois, il ne se souvenait de son père que le chapeau imbibé et le sourire navré. L’Italie est pourtant un pays réputé ensoleillé. C’est peut-être pour cela qu’Arturo s’était installé à Paris, dont il aimait les grisailles précises et le ciel changeant, bousculé de nuages et d’idées, Paris toujours en avance sur sa détresse.
Mais tout de même, depuis la disparition d’Emilio ça faisait beaucoup de gris, et Arturo serait volontiers retourné vivre dans sa Venise natale, s’il n’y avait eu Pascale. La petite Pascale qui se voyait si grosse. Elle réveillait sa vocation inquiète d’aîné – et d’autre chose aussi, allez mon vieux ne sois pas hypocrite, se disait-il. (Et vous traduirez cela en italien car j’ai beau me dire qu’il doit s’apostropher dans la langue de ses ancêtres, j’ai beau percevoir de loin des o et des a et de ces beaux sons mouillés, moi lecteur je ne les possède pas – ou plus. Bon, bref. Entendons-nous sur le fait que les pensées d’Arturo, son discours intérieur comme on dit en littérature, se déroule dans cette belle langue, et restons-en là.)
Arturo aussi en restait là, hélas. Il était un aîné responsable et la petite grande Pascale lui paraissait trop fragile pour qu’il lui offre l’aventure, et plus si affinités. Ils étaient amis, lui engoncé dans son chagrin bon enfant et elle dans sa solitude néfaste – et en amis partageaient quelques bons mots, belles pages et mets d’exception.
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Cette nuit-là, l’orage apporta du nouveau – ou plutôt un nouveau, et on aurait dit Emilio ressuscité.
Il était tombé quasiment à leurs pieds, c'est-à-dire sous leur gouttière. C’est Pascale qui, du haut de son premier étage, le vit la première, mais c’est Arturo qui le transporta à l’intérieur de son atelier, en le tirant et le soulevant par les épaules, car l’homme était quasiment inconscient. C’était une imprudence de faire pénétrer un inconnu mal en point chez soi, se dit-il ensuite en contemplant la longue silhouette détrempée balafrant son tapis rouge. J’aurais mieux fait d’appeler le SAMU. Ce qu’il s’apprêtait à faire quand l’homme ouvrit les yeux à la lumière. Il avait un regard myosotis, le même qu’Emilio, et c’était d’une telle évidence que le peintre faillit tomber à la renverse. Quant à Pascale, dévalant quatre à quatre les marches pour apporter son secours, elle trouva que leur visiteur était l’incarnation déchue de ses rêves.
Il ne les détrompa ni l’un ni l’autre. Ses poches et sa mémoire étaient vides, et en attendant que la police alertée retrouve sa trace et sa famille, Arturo se porta volontaire pour le garder, tel un frère perdu ou un chien sans collier. Il lui installa une couchette dans l’atelier, mais dès le second soir son hôte glissa tout mouillé dans le lit de Pascale. L’homme – appelons-le Il, avec une majuscule, ce sera plus pratique – avait tout d’une île, mais voyageuse. Il flottait dans un splendide isolement, laissant venir à lui les caresses, les projections et les mots ; y répondant, lorsqu’il y répondait, par un langage guère plus élaboré que le soupir. Mais les soupirs peuvent être d’une musicalité flatteuse et les siens plus que tout autres, qui appelaient la confidence, le rire et quelquefois la main, comme à la surface d’une eau fuyante les doigts s’attardent. Arturo les entendait le soir, les deux petits, les deux cadets, les deux rebelles, à l’étage là-haut, jouant les poissons de rivière. Il l’avait amer. Il les enviait. Mais il ne leur en voulait pas : en veut-on aux saumons qui remontent vers leur source ? Et puis le jour, Il posait – et il posait bien. Fini le statisme hiératique, la longue silhouette à la détrempe s’animait, le regard noir redevenait myosotis, la bouche sensible rose et ocre, et sous les pommettes la joue se creusait d’un sourire. Emilio, réincarné dans cet Il qui n’avait rien d’angélique, semblait lui dire : « Qu’est-ce que tu fous, Fratello ? Profite de cette vie que j’ai perdue. Jouis, crée et procrée ! »
Cela dura deux mois. Deux mois de bonheur presque exclusif.  Il ne semblait pas pressé de retrouver la mémoire. Malheureusement, il semble que d’autres l’aient recherchée pour lui. Parfois le soir, des ombres grises se profilaient aux vitres de l’atelier, et Arturo et Pascale se sentirent, à l’occasion, suivis, lorsqu’ils allaient faire les courses ou retrouver des amis (lui, Il, ne sortait pratiquement pas, et seulement de jour). Puis, de jour comme de nuit, commencèrent de retentir des coups de fil anonymes, qui se multiplièrent. Il lui-même, que l’amnésie avait rendu joyeux, commença de se désintégrer sous l’effet de cauchemars récurrents. Pascale et Arturo ignorèrent tout, avec constance et une mauvaise foi presque admirable. Vivre avec un amnésique, c’est en quelque sorte entrer dans l’éternité. Ils aimaient cette éternité-là ; craignaient déjà de ne pas la posséder pour longtemps.
(A ceux qui, lisant cette phrase, m’objecteront que l’éternité est par nature éternelle, je réponds qu’elle est d’abord un sentiment ; un sentiment capable de mesurer la perfection. Ce qui explique qu’on peut éprouver l’éternité au cœur d’un moment fugace, mais poétiquement accompli. L’éternité, c’est la mer en allée avec le soleil. On sait très bien que la marée reviendra dans six heures : il n’empêche. Rimbaud a saisi ce qui en nous transfigure le trivial.) Pascale et Arturo étaient des artistes, ils avaient l’habitude de ces allers retours entre le réel et sa métamorphose. Ils furent donc heureux, autant qu’on peut l’être quand on n’a plus l’innocence des enfants.
Puis un matin ils trouvèrent le lit d’Il vide, et leurs portefeuilles pillés.
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Ici il faudrait dépeindre le chagrin, le désarroi, le vide aussi. Les écouter parler des démarches inévitables – déclarer le vol, changer les serrures  – démarches qu’ils retardèrent pourtant, le plus longtemps possible, espérant soir après matin qu’Il reviendrait, repentant sûrement, traqué sans doute, blessé peut-être. A ce propos ils firent des recherches dans les hôpitaux et écumèrent les services d’urgence. Puis Arturo, qui avait trainé à faire opposition auprès de sa banque, vit que sa carte bleue avait été débitée par une compagnie aérienne. Il enquêta et apprit qu’il s’agissait d’un aller simple pour ** (excusez les astérisques cher lecteur, mais j’aurais mauvaise conscience à mettre les ombres d’Il sur sa piste). Il sourit. Cessa d’alimenter ce compte mais ne le clôtura pas : il y restait une petite réserve qui pourrait à l’occasion sauver la vie de Il. Ce réflexe laisse à penser que quand on a été forgé à être un aîné responsable d’irresponsables, on le reste toute sa vie.
Pascale n’éprouva pas cet apaisement. Elle ne savait ce qui, de la colère ou de l’angoisse, dominait. Il, tel le flot bienfaisant qui débute cette histoire, l’avait rendue à son corps, puis lui avait pris tout le reste : sa confiance dans les êtres, et une capacité qu’elle savait naïve mais qui la rassurait, à se projeter dans un certain ordre du monde, où les cruels seraient punis et les généreux récompensés. Il l’avait dépouillée. Cependant elle ne souhaitait pas qu’il fût puni, sinon par elle-même.
Le plus torturant était qu’il n’avait rien laissé pour elle, en compensation de ce vide. Pas de lettre expliquant son geste - mais peut-être avait-il désappris à écrire ? Ni aucun de ces menus objets, symboliques et touchants, que les amoureux s’échangent. Il avait passé sur elle et avait disparu, comme l’eau coule entre les doigts, quelque acharnement qu’on mette à l’arrêter. C’était dans sa nature d’île mouvante, se dit-elle. Ce qui ne la consola pas – mais au contraire, éveilla sa jalousie. Puis elle convint que, fût-il resté, elle ne l’aurait peut-être pas aimé très longtemps. Ils ne partageaient pas grand-chose, sinon le désir, son urgente et dangereuse beauté, mais le désir, même urgent et beau, suffit-il à faire couple ?
Non, se répondit-elle. Au-delà de la courte, mais urgente, éternité du désir, elle n’aurait su que vivre avec lui. Et elle fut encore plus triste. Il ne lui avait rien laissé, pas même la certitude d’une passion romantique.
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Six semaines passèrent, peut-être sept, puis elle réalisa que si, il lui avait laissé un souvenir : elle était enceinte. C’est Arturo qui s’alerta le premier. Il se souvenait – il avait alors neuf ans – de l’étrange alanguissement de sa mère, quand elle attendait Emilio. Les deux premiers mois, incapable de manger sans vomir, elle avait maigri, et avait gardé ce visage aminci toute la durée de la grossesse, même quand son corps s’était mis à prendre toute sa place. Arturo se souvenait de l’auguste présence, il revoyait la manière dont son ventre, gonflé et doux et presque pointu, la précédait dorénavant, sans qu’elle parût en être alourdie, plutôt comme elle se serait fait précéder d’une lampe, qui aurait diffusé dans la maison son halo de tendresse. Oui, la mère était devenue tendre, tendre pour elle-même, tendre pour Arturo, et assez indifférente au père, qui de toute façon la trompait de longtemps avec la bouteille. La déception l’avait quittée. Arturo gardait une mémoire enchantée de cette période, et même les cris du bébé durant ses premiers mois (le nourrisson était sujet aux coliques) et la désolation qu’il ressentait pour lui, n’avaient pu diminuer son sentiment de complétude. Il était devenu le grand, celui qui peut bercer, chatouiller, celui qui vous protège des désagréments et de la pluie, et soudain cela prenait un sens. Il était aussi celui à qui la mère, émerveillée de sa gentillesse, souriait presque en permanence. Il en avait conservé le sentiment que l’amour se vit mieux en sécurité à trois, et qu’on peut difficilement décevoir une femme habitée. Ce qui, ce jour-là, lui parut une découverte infiniment réconfortante.
Il prit donc son courage à deux mains, et alla annoncer la nouvelle à Pascale.
Laquelle ne pleura ni ne tempêta. Ni ne songea, d’ailleurs, à consulter. Il lut dans ses yeux qu’elle avait une absolue confiance en son intuition. Et que d’ailleurs même s’il avait tort ils feraient comme si un certain temps. C’était une conclusion beaucoup plus heureuse au passage d’Il dans leurs vies, que sa disparition pure et simple.
- Tu vas garder l’enfant et je vais te peindre, dit Arturo.
- Bien, répondit-elle.
- Je vais te peindre nue, précisa-t-il.
- Evidemment, répliqua-t-elle.
Sans rougir ni détourner les yeux. Il était évident qu’une grossesse méritait le nu. Evident aussi qu’un corps enceint acquérait le droit d’être ce qu’était son corps, charnel, ample et doux.
J’aime cette fille, réalisa-t-il.
- …Mais à une condition, ajouta-t-elle, après un petit temps de silence.
- Laquelle ?
- Je te connais. J’aime ton inspiration et ne veux pas la modifier. Mais je sais déjà que ça va manquer de couleur. Or, je ne veux pas que mon petit naisse dans un monde en noir et gris.
- Ergo ? demanda Arturo, devenu pâle d’angoisse. Preuve était faite qu’on peut, en toutes circonstances, décevoir une fille qu’on aime. Surtout une fille qui n’est pas votre mère. Il se sentit, lui, le grand et triste et généreux Arturo, inutile. Pourtant, que pouvait-il faire de plus ?
- Ergo, répliqua Pascale comme si elle lisait dans ses pensées, tu peux te laisser faire.
Il sursauta.
- … Je veux bien poser, reprit-elle. Mais je veux que tu poses aussi. Je veux peindre le pendant à tes panneaux.
Arturo vacilla un instant.
- Et le sujet en sera… ?
- Toi, évidemment. Qui d’autre ?
- …
- Alors ? demanda-t-elle, en le fixant de ses yeux liquides. (Et avec sa culture éclectique d’homme du XXIème siècle, il trouva que l’attente lui donnait un sourire de Madone.)
- … Je veux bien, dit-il enfin.
Qu’aurait-il pu répondre d’autre ? Je veux ton bien ?
**
Ce fut le début de la collaboration fameuse d’Arturo G et de Pascale X. Vous pourrez admirer deux de ces panneaux (Annonciation 5 et 6) le jour où les conservateurs de notre bienaimé Beaubourg auront enfin trouvé place pour accrocher les trésors de leur réserve. Ce qui ne saurait tarder, on dit qu’ils vont s’agrandir.
Vous découvrirez alors la manière dont s’équilibre le trait classique d’Arturo, quasi exclusivement en noir, blanc et gris – mais quel gris ! – et la débauche outremer, aigue-marine et Terre de Sienne, de Pascale. Silhouette calme et harmonieuse de la femme, son ventre flottant devant elle comme vernissé d’une pluie soyeuse. Corps volcanique de l’homme, émergeant de volutes aquatiques exacerbées. Tous deux sont nus. Tous deux ont ce sourire à peine esquissé mais prégnant, qui irradie les visages du Vinci.
Et l’ange ? me direz-vous. Car il est entendu qu’on ne peut faire d’Annonciation sans lui. Invisible, il n’en est pas moins présent, dans le fond bleu myosotis qui les unit.
Mais il se fait tard, chers lecteurs, et je vous laisse méditer sur la nécessité, parfois, d’être bête, c'est-à-dire faible, mais vrai, mais vivant. Et si ce sujet vous semble trop aride, sur l’énigmatique complémentarité féminin/masculin qui, dans ses déclinaisons multiples, nous surprendra toujours.
Arivederci, lecteurs aimés. Addio, fratello.

Carole Menahem-Lilin, 2011
*Femme dans son bain, 1883, Edgar Degas

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