lundi 9 avril 2012

L’INCLÉMENCE






 L’INCLÉMENCE. Le déconstruit.
   La patience sauvage d'un miroir oublié.
   Une femme va sur le boulevard, d'un pas léger, en robe du soir,
un décolleté profond que semblent accompagner ses lèvres.
   Élégance de marbre, certes, mais abstraite de tout refus.
   Étrangement ses plus paraissent identiques à ses moins ; y
compris lorsque, au dessus d'elle, le ciel est rose par endroits.
   Peut-être - on est placé trop loin pour l'envoyer dire -, ses
pensées occupent-elles l'ensemble de sa voix.
   Des passants la regardent.
   Un peu comme si certains parmi tous disaient d'elle : "Ici
son art ; là-bas sa faute" ; et qu'en elle même une unité inconnue
se fut détruite par manque de soi.
   A mieux l'observer, cette femme paraît s'inscrire dans le posthume
et sème déjà ses propres cendres au devant d'autres pas...
   Semer étant vécu ici au sens primordial de perdre, car on ne sème
jamais que le perdu !
   Tout en elle traduit une immense patience.
   Or, elle marche assez vite pourtant, comme s'il y avait une chose à
atteindre ou bien un paysage nouveau où aller.
   Il est curieux que l’extrême patience d'un être engage sa beauté
plutôt que sa raison.
   Bien qu'elle ait fini maintenant de sourire, on peut toujours suivre
cette femme des yeux, précisément jusqu’à ce qu'elle ne soit presque
plus qu'un point à l'horizon, attendu que " précisément " et " presque "
sont l'otage d'un simple geste ou, pour mieux dire, l'objet d'une antique
rotation.
   Bientôt le point disparaît et on se dit que tout ici n'a été possible qu'avec
le secours et les douanes de l'illusion...

   Même si la mort hiérarchise l'exprimable.
   Même si les arbres longtemps ont tenu lieu de cérémonie.
   Même si la fleur défroisse le silence.

   L'envers du jour est-il rempli de cercles ?
   A quoi bon posséder alors une voix de forêt !

   Ailleurs - demain, hier ou bien déjà - sur le boulevard, sans autre mélange,
une femme marchera, également réelle et abstraite. Et ses pas accompliront
l'écriture de ce qui doit être et de ce qui jamais ne sera...


Roch-Gérard Salager
Extrait de Futur Antérieur, aux éditions La Dragonne.
*Audrey hepburn dans Breakfast at Tiffany's

1 commentaire:

  1. Magnifique passage qui a été lu très récemment sur France Culture (JC)

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