mardi 24 février 2015

METTRE L'ACCENT SUR CE QUI FAIT MÂLE OU TRAVAILLER DU CHAPEAU


   



     Benoît, la soixantaine, portait beau pour son âge, svelte, affûté, il était toujours en mal de conquêtes. Professeur d'art dramatique, il s'était bâti une alcôve dans son théâtre même. Ce jour, il attendait une jeune diplômée qui traînait dans son cours et qu'il avait appâté en lui faisant miroiter le rôle-titre de sa nouvelle pièce : La Drôlesse. Le dîner était prêt. Mais que faisait-elle ? Était-elle empêchée ?
 Il ouvrit la fenêtre, la fraîcheur du soir lui sauta au visage. Il scruta le boulevard espérant la voir apparaître, reconnaître son teint d'albâtre, sa frêle silhouette se dégager de la foule et mettre son cœur en fête. Mais non ! Il referma la fenêtre. Les mots de Rimbaud, " L'âcre amour m'a gonflé de torpeurs enivrantes. Ô que ma quille éclate ! Ô que j'aille à la mer !" lui traversèrent l'esprit et il sut que la traîtresse l'avait lâché. Jadis il serait entré dans une fureur incontrôlée, se serait déchaîné sur le mobilier. Dans une grêle de coups il aurait mâchonné sa disgrâce, déglingué le châlit sur lequel il espérait folâtrer jusqu'à ce qu'il redevienne maître de lui-même. Avec l'âge, il s'était assagi. Il se sentit bête. Elle l'avait laissé en carême. N'était-il plus, désormais, qu'un vieux croûton perdu en son château de carton-pâte ? L'âge lui indiquait-il de se ranger sur le bas-côté ? Un mal de crâne soudain accentua la noirceur de ses pensées. Il avait rêvé crûment de cette jeune beauté, rêver la dévêtir, la câliner. Las, il se retrouvait avec le fantôme de sa conquête, avec un jeûne en guise de jeunette. E finita la commedia !
   Il appela sa femme et d'une voix enjôleuse lui dit: " Chérie, si on dînait ?"
   Il y a des manières agréables de manger son chapeau.


Christian Cosberg

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