vendredi 14 décembre 2012

Nakhombra ou La relève



Alerte ! Alerte ! Toute la propriété résonnait alternativement d’une voix féminine au ton inquiétant et des stridences entêtantes d’une sirène. Attention ! Attention ! Processus de Raoulisation en phase terminale. Nakhombra sortit de sa poche deux bouchons de mousse jaune qu’il ficha dans ses oreilles. Cette alerte durait dix minutes et intervenait de façon aléatoire deux fois par semaine. Il supportait ce tintamarre depuis de longs mois. Dix-huit, exactement. Il ne s’était pas résolu à déprogrammer le système. Ce qu’en toute logique, il aurait dû faire. Mais l’espoir, bien mince, de reprendre contact avec Queïra demeurait, et les alertes, depuis longtemps périmées, entretenaient cette illusion.
Nakhombra s’éloigna du corps des bâtiments. Il se fraya un chemin au travers des oliviers centenaires et grimpa jusqu’au Belvédère. Un reste de fraîcheur flottait encore dans l’air, il flattait son visage et ses avants-bras. Petit bonheur avant la grande claque que le soleil n’allait pas manquer de lui administrer. A peine huit heures. Pas un nuage à l’horizon, il allait faire chaud, très chaud. Le domaine produisait essentiellement de l’huile d’olive. A perte de vue les collines prenaient une couleur verte argentée, tachée de noir. La ville la plus proche se situait à l’ouest, au-delà du fleuve. Il s’y rendait quatre à cinq fois dans l’année, tout au plus. C’était là- bas que vivait Queïra, à Villeceinte. Il n’arrivait pas à vivre sous cloche. Peut-être que tout venait de là. Peut-être pas. D’un autre côté, qui, à part une poignée de fous, aurait bien pu vouloir vivre seul, perdu dans le vaste territoire des Fermes Automatisées ?
Nakhombra s’installa sur la terrasse du café-restaurant et posa ses mains bien à plat sur la table. Son allergie régressait. Il ne restait plus que trois petites taches rosées sur son avant-bras gauche. Toutes les mesures qu’il relevait jour après jour indiquaient un retour à la normale. Les chiffres corroboraient ce que la nature montrait depuis déjà trois années pleines. La pollution n’existait plus qu’à l’état résiduel dans des zones géographiques limitées et encore interdites au public. Pour autant, presque tous restaient encore calfeutrés au sein des villes-pyramides foncièrement sceptiques quant à la véracité des bonnes nouvelles dont tous les médias se faisaient le relais. Les médias s’étaient trop longtemps compromis avec les autorités pour qu’on ne les soupçonne pas d’un énième mensonge. Queïra avait été une des premières à se risquer au dehors, à vivre près de six mois dans une ferme automatisée, avec lui. Queïra. Il voulait l’oublier maintenant, si c’était possible. Demain, il déprogrammerait l’alerte de Raoulisation.

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Un James 260 s’avança et le salua.
-Bonjour monsieur, heureux de vous revoir au Belvédère, un café, comme d’habitude ?
-Bonjour James, fit Nakhombra en tournant la tête vers l’androïde, oui, comme d’habitude, confirma-t-il.

Le Domaine Fairbanks possédait un potager devenu pléthorique pour une personne seule. Certes les quarante androïdes mangeaient eux aussi mais leurs rations alimentaires tenaient du symbolique. La quasi-totalité de la production partait directement vers la ville et ce qui restait était encore suffisant pour encombrer les chambres froides. Il traversa des raies de tomates et de haricots verts grimpants. Il avait envie d’une pêche bien mûre. Depuis quelques jours, il déjeunait de ces gros fruits juteux qui lui rappelaient son enfance. Une époque pas vraiment insouciante et joyeuse mais son enfance tout de même. Un âge où tout semblait possible. Ce n’était plus vraiment le cas, aujourd’hui. Son Mac Global sonna, il décrocha. Instantanément le visage de Tiaré, souriante, se matérialisa devant lui.
-       Comment ça va vieux frère ?
-       Ça baigne, et toi, petite sœur ?
-        Pani problèm, on se voit toujours dans ta case ?
-       Mais bien sûr, je t’ai préparé une surprise, t’as intérêt à ramener tes fesses !
-       Une surprise ? Sympa! J’amène le tout à sept heures tapantes. Bisous.
Nakhombra n’eut pas le temps de lui retourner ses bisous qu’elle s’était évanouie laissant à la place la vision du verger investit par une dizaine d’ouvriers armés d’échelles et de paniers d’osiers. Il les salua et demanda poliment s’il pouvait se servir. Un androïde, dont l’humanité était proche d’être entérinée, portant le nom  d’Olivier, tendit un panier dans sa direction. « Bien sûr, monsieur ! Servez-vous. Elles sont très bonnes. » Il le remercia et s’installa sur un petit banc qui s’appuyait sur la haie de cyprès séparant le verger du potager. A les voir ainsi s’affairer, il était impossible de les différencier des humains. Seuls leur constante gentillesse et leur dévouement sans faille trahissaient leurs origines. Pour l’heure les trois lois d’Asimov et la loi zéro permettaient aux humains de cohabiter sans angoisses avec les James 260. Il n’y avait jamais eu de problème majeur. La seule question était la dépendance chaque jour un peu plus grande de la société toute entière pour ces esclaves d’un nouveau type. Des esclaves souriants dont l’humeur égale agissait comme un baume chez tous ceux qui les côtoyaient, des créatures entièrement dévouées, sensibles, capables de s’émouvoir sans jamais perdre le contrôle d’elles-mêmes, des êtres sur qui on pouvait compter et se reposer. Mais Nakhombra connaissait trop la littérature de science-fiction pour ne pas se tenir sur ses gardes.
 Cependant, il y avait Tiaré.
Tiaré était une autonome, une affranchie aurait-on dit en un autre temps. Au départ, elle n’était qu’une Frann 260 comme les autres mais ses capacités humaines s’étaient avérées au-dessus de la moyenne. Il y avait là quelque paradoxe car s’ils avaient eu à passer ces mêmes tests, eux,  les humains, ne les auraient pas forcément réussi.* Tiaré supervisait les cinq fermes automatisées du District de Villeceinte. Elle était arrivée juste après le départ de Queïra. Elle lui avait plu instantanément. Ce sourire qui illuminait sa jolie frimousse, cet humour qui le désarçonnait, ses qualités professionnelles, sa vivacité d’esprit, son sens des responsabilités. Il était tombé sous son charme qu’il avait pensé naturel. Aujourd’hui, il ne savait plus trop quel sens donner à ce mot. Quand, à la fin de la première journée très agréable qu’ils avaient passé à arpenter le domaine, elle lui avait tendu sa carte de visite en disant - N’hésitez pas à m’appeler au moindre souci - il avait tout de suite remarqué le A majuscule qui suivait son prénom. A pour Autonome. Tiaré, devant le bref appesantissement de son regard, s’était écrié avec humour : « Ah, mon bon monsieur, on ne sait plus à qui se fier de nos jours ! » Et il s’était entendu lui répondre, la fixant droit dans ses beaux yeux verts : « Je suis vraiment très heureux d’avoir à travailler avec vous, mais navré de devoir partager cette chance avec d’autres. » Il avait un peu rougi et peut-être bien qu’elle aussi. « A très bientôt, dangereux séducteur ! » avait-elle lancé en le quittant, lui offrant un dernier sourire.

Queïra s’en était allée. Un soir, au retour d’une inspection, la maison était vide, il ne restait plus rien d’elle, si ce n’est un mot rédigé en allemand qui disait « Ich liebe dich » et son parfum qui bientôt, lui aussi, ne serait  plus qu’un souvenir. Elle ne lui avait laissé aucune explication, sinon cet amour qui la poussait à le quitter. Ce fut un choc. Il avait tout de suite tenté de la joindre mais en vain, ses appels aboutissaient dans le vide, ses messages holo-vidéo lui étaient renvoyés avec la mention « cette adresse est inconnue. » Il s’était décidé à joindre ses parents. Ils lui avaient confirmé son retour. « Vous savez, c’est encore une jeune femme, elle a besoin d’être entourée de ses amis, elle a toujours vécu en ville. Je ne pense pas que vous soyez en cause. Ne vous sentez pas coupable. Elle a besoin de grandir », lui avait dit sa mère d’une voix très douce. « Vous devez respecter sa décision » avait-elle encore ajouté avant de soudainement raccrocher, aussi soudainement que sa fille, elle, avait disparu.
Les premiers mois, il avait composé son numéro un nombre incalculable de fois. Il n’était jamais tombé que sur son répondeur, que sur sa voix douce qui disait « laissez-moi un message, je vous rappelle dès que possible. » Longtemps, il avait pris ça comme un progrès mais elle n’avait pas donné suite à ses messages. Et puis il avait commencé à se faire une raison, l’étau dépressif s’était relâché. Pour autant, il avait installé cette alerte de raoulisation. Mais il ne l’appelait plus. Elle avait certainement bloqué définitivement ses appels. Pour certains, les ruptures doivent être brutales, une fois leur décision prise, ils ne veulent plus entendre parler de vous. C’est assez terrible, cette faculté de trancher, cette abnégation. Mais peut-être est-elle à la mesure de leur amour déçu. Nakhombra n’aurait jamais pensé qu’elle soit ainsi faite. Peut-être un gêne maternel ? On a beau vivre le plus intimement possible avec un homme ou une femme, il y a toujours une part secrète qui reste à jamais inaccessible.
  
Au fur et à mesure que le temps passait Tiaré prenait de plus en plus de place dans sa vie tandis que le souvenir heureux et douloureux de Queïra, certes réanimé par les alertes, tendait à se dissoudre. Que restait-il de tous ces mois qu’ils avaient vécus ensemble ? On eût dit qu’ils n’avaient jamais généré que du vide. C’était étrange, cette distance. Mais ce qu’il pensait là n’était pas juste et même ingrat, Queïra lui avait redonné le goût d’aimer, avec elle, il s’était senti vivant comme jamais, il avait une dette envers elle. Les quelques mots de sa mère disaient peut-être l’essentiel. Trop différents, elle, fille des villes et lui, indécrottable terrien, ils ne voyaient pas les choses de la même manière, le socle sur lequel ils avaient bâti leur relation s’était révélé jour après jour plus restreint. Ce stage dans les fermes automatisées lui avait plu, d’autant plus qu’elle y avait trouvé l’amour. Cependant elle n’était pas tombée amoureuse de la nature, mais de son gardien. Elle l’avait mis devant un choix impossible : Fairbanks ou elle. Il n’avait pas pris au sérieux cet ultimatum.

Disséminées sur près de mille hectares, Fairbanks possédait une dizaine de petites stations météorologiques en forme de minuscules cabanes blanches. Outre les relevés de température et d’hygrométrie on y avait installé des capteurs de pollution atmosphérique. Bien que ces données soient quotidiennement télétransmises, Nakhombra tenait à vérifier tout cela sur place. Par ailleurs, il procédait lui-même à l’analyse du sol prélevant chaque semaine des échantillons de terre et de végétaux qu’il ramenait dans le laboratoire. Il sacrifiait aussi quelques insectes et, à regret, quelques petits rongeurs. Presque quotidiennement il parcourait les collines sur une distance d’une bonne dizaine de kilomètres, c’était là, avec quelques mouvements de gymnastique, ses seules activités physiques mais cela suffisait à le maintenir en forme. Parfois Tiaré l’invitait à faire un tennis, elle se moquait gentiment de lui, il n’était vraiment pas doué pour ce jeu.
 Il avait beau connaître le domaine par cœur, il ne s’en lassait pas. On eût dit qu’il n’avait de cesse de couvrir chaque mètre carré de terre de ses pas. Il tenait ça de son père. En fin d’inspection, il s’offrait toujours une petite escapade hors des sentiers battus. La campagne était de type méditerranéen, à vrai dire la moitié du pays désormais. Le changement climatique avait tout bouleversé d’après ce que disaient les anciens et les livres d’histoire. Nakhombra, lui, était né dans ce monde nouveau, il n’avait jamais connu que ces terres écrasées de soleil avec ses forêts de chênes-verts, ses cyprès et ses bois de pins. Il quitta les oliviers et s’aventura sur une colline rocailleuse farcie de genêts et de ronces. Partout, l’odeur du thym en fleur et le bourdonnement des abeilles. Il aimait ce pays.
Quelque chose brillait sur un rocher, au loin. Nakhombra se saisit de ses jumelles et tenta de voir de quoi il s’agissait. Comme un fait exprès, un cumulus occulta le soleil au moment précis où il faisait le point sur l’objet. Un nuage isolé. Un éclaireur pensa-t-il. Le temps allait peut-être changer. Il commis l’erreur d’abandonner momentanément sa recherche pour regarder le ciel. Il n’était pas contre un petit orage. Quand il revint sur le rocher, il ne vit rien. Un bip lui signala qu’il devait rejoindre la ferme s’il voulait prendre le repas avec les ouvriers. Il hésita. Il y avait de grandes chances pour que ce ne soit qu’une pierre déchiquetée offrant son intimité de feldspath aux rayons du soleil. Il s’apprêtait à faire demi-tour quand il songea à pointer son laser sur le rocher et noter ses coordonnées. Puis il se mit en route d’un pas décidé.

Sur son bureau, un écran affichait la nouvelle du rétablissement de la libre circulation et, par voie de conséquence, le retour du personnel administratif. Avant « l’accident », deux secrétaires l’épaulaient dans ses taches administratives et un contremaître dans l’encadrement des ouvriers qui, à cette époque, comptait trois chefs d’équipes. Étant donné « l’Autonomisation » prévue d’Olivier, quatre sur les cinq renforts humains devaient arriver à l’horizon d’un mois.
Nakhombra s’était, tout à la fois, habitué à ne dépendre de personne et à une relative solitude que Tiaré rompait régulièrement. Les échanges avec Olivier ressemblaient de plus en plus à de la camaraderie et l’ensemble des James 260 semblaient l’apprécier au-delà de leur programmation évolutive. Ce retour d’échanges humains, avec ses aléas, son imprévisibilité, l’angoissait un peu. Il se leva et s’approcha de la baie.  Le ciel charriait d’énormes nuages de plus en plus sombres. Il entendit le Van de Tiaré remonter l’allée, le crissement du gravier. Une onde de désir balaya son épiderme. Il s’avança sur le balcon et lui adressa un salut de la main.

Première partie, la suite prochainement...

Christian Cosberg

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