jeudi 7 juin 2012

ALICIA MOLDONI

    


Alicia Moldoni subsistait dans le hall de l'unique gare de la ville.
   C'est ici que son fiancé avait embarqué pour la guerre. A la suite de quoi, les témoignages sur son compte s'étaient contredits...
   Sur le champ de bataille, certains avaient vu une tête détachée d'un corps. D'autres affirmaient que le soldat s'était dirigé comme un automate dans le sens contraire à celui prévu en cas d'attaque...
   Des premiers, on tenait une dépouille. Un corps en fuite des seconds !
   
   Parce qu'elle ne pouvait accueillir un autre amour, Alicia Moldoni guettait depuis l'arrivée des trains...
   Peu à peu, la jeune femme céda le pas à une créature dont les cheveux filasses et l’œil hagard rappelaient les pensionnaires de quelque hospice.
   -Séjourner aussi longtemps à hauteur des voies est de nature à dérailler !, blaguait-on les tous premiers jours de janvier en voyant Alicia adresser ses vœux aux voyageurs, à toute volée, d'une voix blanche qu'aucune chair ne semblait pouvoir traverser.
   Sans que jamais elle ne le sût - mais peut-on se perdre sans le savoir ? - n'était-ce pas là la meilleure façon de garder intacte auprès d'elle cette autre moitié de soi extérieure à tout être, sans soute nécessaire à chacun, mais à la solde du sort, qui se trouve à la fois dans l'amour et nulle part, et que l'on voudrait n'appartenir à nul autre que soi-même ?...
   Car le leurre obéit à un principe intérieur.

   Alicia Moldoni avait choisi de s'établir dans une illusion plutôt que de s'abîmer dans une autre histoire...




Roch-Gérard Salager
Extrait de Jour de l'an, aux éditions La Dragonne

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