lundi 26 août 2013

La pêche au Lamparo sur le bassin d'Arcachon



C’était il y a ... 50 ans



La pêche
au lamparo
sur le bassin d’Arcachon


Le contexte

Les faits dont je vous parle se déroulent à pointe du Cap-Ferret, bien après chez Hortense, en face du quai des Courlis, sur la plage.

Bien avant que le Bassin n'en bouffe cent mètres et que les pierres des perrés n’envahissent le paysage.

La journée était alors rythmée par le tintement interminable des drisses sur les mâts de la dizaine de dériveurs légers tirés au sec sur le sable.
La plage se situait alors à 300 mètres des premières cabanes de pêcheurs de Louis Doré et de notre grand père, Alexis Gambiny, ostréiculteur et patron de pêche de la Teste-de-Buch, dit Toutou le Borgne à cause de son œil crevé par une balle allemande en 1914. Nous l'appelions Apé.
A l'époque, on pouvait poser un corps-mort pour mouiller le bateau devant la maison au Ferret, se faire un "pet" de traïne (senne) devant la porte, de la plongée sous-marine en apnée comme un poisson.

Et aussi choper les culs-blancs avec des pièges à ressort appâtés d'une fourmi-volante, pêcher à la foène avec une fourchette, un bout de fil de fer et un manche
à balai et même tuer des bécasses dans les jardins des amis, en septembre, avec une petite carabine 9mm!

Pour nous, le jardin d'Eden...

En fait, le bassin était tout simplement… à nous.

C'était en 1958, nous avions 8 et 9 ans.

La description de cette technique de pêche est parfaitement véridique: nous, garçons de la famille, l'avons personnellement pratiquée.

Elle se déroule à une période bénie où il y avait encore du poisson, aucune législation contraignante et ou personne n’envisageait alors l’idée même d’une réserve Natura 2000 .

La période et les conditions

Septembre, mois féérique des vierges folles...

Nuit noire, sans lune, sans vent, pas même une légère brise, ni un souffle d'air.

Pas même le friselis léger des vaguelettes qui meurent sur le sable.
Calme plat, immobile.

Silence.

Simplement le léger bourdonnement des  moucherons  sur les tas de varech roulés sur le sable par la marée et qui, subitement éclairés par le lamparo prennent pour cible le nez, les oreilles et les yeux  humides du pêcheur.

Nous sommes de jusant, une demi-heure avant une marée basse par fort coefficient  (102 /103)

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L’équipement

Il est rudimentaire, bricolé pour partie, mais efficace.

             Aux pieds des Knepps                                      
                en plastique de la  coopé,
                 à cause des vives,
               
             un pantalon rouge fané roulé
                jusqu’aux cuisses,

             l’éternel béret (même de nuit!),
               
             une vareuse décolorée,
               
             une panetière de coton
                en bandoulière,
               
             une foène à manche
                de 4 mètres et à 10 gailles 
                resserrées vers le manche,
               
             une bouteille d’huile avec son
                 bouchon entaillé au couteau, 
               
             un baquet d'ostréiculteur
                en bois, sans fond mais avec
                une poignée,
               




             un lamparo à acétylène
              dont le carbure de rechange
              est à l'abri dans une boite étanche, avec la bouteille d’eau, dans un sac posé bien au sec sur la plage,
               
             enfin le briquet à  essence F , bien sûr .



Tout le reste n’est que compétence... 

La préparation


La préparation de la lampe se fait à la cabane, avant de partir.

Le lamparo, de l'espagnol lámpara signifiant lampe, c'est la lampe à acétylène.

La charge de carbure de calcium  vient de la droguerie du Phare, au Cap-Ferret.

L’eau douce a été puisée à la pompe à bras de fonte chemisée cuivre
PB 40, mise en place en 58  juste
à l’entrée de la cabane à coté de la planche à laver  .  



Dès l’allumage, le faisceau de la lampe d’un blanc puissant éblouit tout.
Le pêcheur reste dans l’ombre, abrité par un réflecteur bricolé avec un cul de casserole en aluminium fixé sur la lampe genre casque , le tout pendu autour du cou par un  bout de coton d’un autre âge.

Le réglage de la puissance se fait par le robinet d’eau qui, inondant plus ou moins le carbure dans la lampe, produit plus ou moins de cet acétylène à odeur d'ail que l’on enflamme avec le briquet.

L’odeur de la combustion est lourde, aromatique, prenante, mais… c’est moderne!






La mise à l’eau et  l'ambiance

Les moucherons bourdonnent en gros nuage à la flamme de la lampe qui, de temps en temps, les happe en crépitant.

L’entrée dans l’eau se fait lentement, très délicatement et sans bruit...


On sent le froid sur les arpions et
le sable se glisse entre le pied et la chaussure avec les petites coquilles et le gravier... que du bonheur!

Une multitude de petits traouque-sable se rassemblent à la lumière et nous suivent en banc serré
juste dans la limite de l’ombre,
derrière nous.

 L’eau est déjà rendue à mi-cuisse
et on marche, lentement, sans faire
de remous, à contre courant.

Une effilochée de varech flotte tranquillement à fleur d'eau et calme les quelques risées frémissantes
de la surface.

L’eau limpide est d'une clarté extrême, cristalline.

Sur le fond de sable on distingue tout, dans le moindre détail,
 jusqu'à deux mètres de fond. 


Derrière nous, entrainés par le courant, de petits panaches de sable diffusent à chaque pas.  

Toutes les lumières de la côte du Moulleau, de l’autre coté du Bassin, se reflètent sur l’eau, presque jusqu'à nous...









Seul le chuintement léger du varech sur la hampe de la foène se fait entendre.



La foène est tenue devant, dans l’eau.
Son manche semble replié vers le bas par l’incidence de réfraction de l’eau,
ce qui fausse la précision du tir pour les non-initiés.

Le baquet sans fond flotte à la surface, poussé doucement d'une main sûre, sans hâte, emprisonnant une surface d’eau lisse non soumise aux rides du vent.

Dans cet espace d’eau calme, transparente, la vision est parfaite.

Si une risée, au début du montant, venait à souffler, une giclée d’huile rendrait à cette surface ridée la planéité d'un miroir. 








Quel bonheur de vivre cela avec son Papi!












La méthode de pêche

C’est là que débute l’expérience indescriptible du savoir faire de notre grand-père.

Le poisson de pleine eau (bar, saumon (oui! saumon!), orphie, dorade, mulet , calmar),
         
          Qu’il soit prédateur ou simplement curieux, le poisson remonte tout doucement du fond vers la lumière et se présente de face ou trois-quarts,
         
          Le moindre geste et hop ! Il disparaît dans l’ombre ou saute hors de l’eau.

          Il faut donc s’arrêter et le laisser faire...

         Très délicatement, presque sans bouger, on présente les gailles de la foène         perpendiculairement au poisson, en faisant lentement tourner le manche entre ses doigts.
         
          Quand le poisson est suffisamment près, la frappe se fait très rapide, projetant en avant le bras qui serre le manche, visant 20 à 30 cm devant le poisson.

          Embroché, le poisson, coincé entre les gailles, se débat et souvent
          se décroche s’il n’est pas foèné juste derrière la tête.

Le poisson plat (sole, rabéou, carrelet, raie bouclée, turbot) ne se déplace pas en pleine eau. Soit il est enterré et se croit invisible, soit il est à moitié enfoui ou juste posé à plat ...
         
          S'il n’est pas directement visible, sa présence se remarque aux traces laissées par son déplacement au ras du sable qui s’arrêtent brutalement lors de son enfouissement.
         
          En cherchant un peu, les yeux se remarquent car ils brillent à la lumière.
         
          On présente la foène perpendiculaire au poisson et l'embroche fortement, juste derrière la tête, le plaquant fermement au sol.
          Piqué en plein corps, la réaction est brutale, il se décroche et disparaît.



Les particuliers  (seiche, anguille, rouget, orphie, mulet)

          • La seiche, par mimétisme, prend la couleur du fond où elle est posée.
          Elle s’enfouit juste un peu, les tentacules vrillées en avant. 
          On approche la foène à 10 cm et on la pique derrière la tête pour ne pas percer l’os.
          Alors elle se gonfle, étend ses tentacules en cercle et crache son sépia.
          Hors de l’eau, quand on la dégage des gailles sur le sable en marchant dessus avec les Knepps, son jet d’encre est très puissant et précis.
          Attention aux yeux! 
         
          • L’anguille, curieuse, s’avance tranquillement sur le sable en ondulant,
          ou pointe juste son nez à travers les posidonies.
          C’est le coup de main qui l’accroche en plein milieu.
         Perforée en plein corps, elle se coince dans les gailles et s’immobilise.
          Par contre, foènée derrière la tête, elle s’entortille de toute sa longueur autour du fer, se serre comme un serpent, se déchire et s’échappe!

          • Le rouget indolent vient narguer le pêcheur jusque devant ses pieds...
          On pense l’attraper facilement, mais il est vif et très difficile à prendre si on ne connaît pas parfaitement ses réactions.
          Comme il est souvent posé sans bouger sur des pierres, attention aux dents de la foène... Il faudra sans doute remonter de temps en temps sur la plage et jouer de la lime et de la pince pour remettre le tout droit et piquant !

          • L’orphie ou aiguille de mer, beau poisson longiligne aux arêtes vertes
          et au rostre d'espadon, passe et repasse en pleine eau, toujours en limite de zone d’ombre comme le calmar.
          C’est la justesse et la rapidité de la frappe qui donnera des résultats.

          • Le mulet, quant à lui, est curieux.
          Il vient souvent de face, mais on ne sait pas d’où il sort.
          Des fois, sans que l’on ait rien fait, il saute hors de l’eau d'un coup de queue et vous percute de plein fouet le torse ou la figure.
          Alors le cœur palpite et parfois la lampe s’éteint car elle à trempé.




Depuis...

Nous avons par la suite, au fil des années, repris la flambeau avec notre père
et modernisé un peu la chose.

L'acétylène a fait place au butane. On a acheté des cuissardes de caoutchouc.
Son bateau a reçu un grand réflecteur d'aluminium à deux brûleurs, et nous avons pu, quelques années durant, ramer pour lui et pêcher le poisson de surface en sa compagnie jusqu'à sa disparition dans les années 80.

Mais l'esprit est toujours resté le même.
Respect des lois du cosmos, de la nature et de sa beauté infinie.

Le palpitant rose fluorescent d'un banc de calmars et leur nage synchronisée,
l'eau des vagues phosphorescente de plancton, la nage lente d'un pisse-vinaigre,
la marche de travers des petits crabes verts, le coup de pince foudroyant d'une étrille, un orage, gros de foudre et les éclairs autour de nous ... un petit hippocampe, un beau saumon pas facile qui nous a valu une grande fierté...
Nous avons dû nous mettre à deux pour l'amener au bord, à terre...
Quoi d'autre?...


Maintenant...

Nous avons vécu cette pêche merveilleuse, désormais interdite.
On pêchait en deux heures de quoi manger en famille pour trois jours,
mais les conditions météo et de marée nécessaires à cette pêche étaient telles
que l'on ne pouvait guère pêcher que quelques jours par an.

Quelques soirs de septembre, quand les moucherons bourdonnent dans
mes oreilles et que les lumières d’Arcachon se reflètent  jusqu'à notre maison
du Ferret, je pense immanquablement à ces moments  de bonheur 
que ne connaîtront jamais mes petits-enfants.


          Edward AMADE,
          Pêcheur, voileux, plongeur, expert ès-nœuds et matelotage et... grand-père.
          Roger AMADE,
          Photographe et haijin...nostalgique


Calme plat ~
sur le haut d’un pignot
un cailloc

*
Soleil pesant
pas un bruit sur le tatch
~ sauf un courlis




Glossaire

Bout (on prononce le "t"): dans la marine, tout cordage qui n'a pas un nom précis (drisse, bouline, garcette, élingue, écoute...) est un "bout".

Rabéou :   appellation locale d’une sole blonde de sable 

Carbure: carbure de calcium, combustible des lampes à acétylène, gaz qu'il dégage abondamment lorsqu'il est mis en contact avec de l'eau.

Coopé : Coopérative des Marins

Gailles :  brins piquants constituant la foène

 Knepps: chaussures basses en plastique transparent ajouré des années 60 et que l’on mettait à marée basse pour se protéger des piqûres de vives.

Panetière  : nom local du  filet de coton ,  dans lequel se transportaient les poissons et les huitres.  

Posidonies : plantes aquatiques. Bien qu'elles vivent sous l'eau, ce ne sont pas des algues.

Traouque-sable : nom local du  lançon, petit poisson très rapide qui s'enterre dans le sable dans le brisant des vagues  (littéralement: troue le sable)


3 commentaires:

  1. Merci bien, Christian, mi amigo .
    No problemo, compte tenu des limites techniques de ce type de blog, c'est parfait.

    Et ravi d'avoir pu partager avec toi, avec vous tous, ces souvenirs qui nous sont très chers


    Roger AMADE

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  2. Cher Roger,
    Ton article attire du monde, déjà 273 fois consulté, et il le mérite. Encore merci de l'avoir publié sur Point-Critique !

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  3. bravo les frangins belles plumes pour des écailles
    frankie PAIN LE FOYER SAINT JEAN a Bordeaux impasse st jean année 1970
    cordialement

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