mercredi 29 août 2012

Monde de survivants

 

   Entre le mur des maisons, le froid se fait plus sournois. il vicie l'atmosphère et ronge l'organisme. De là qu'il soit préférable pour qui ne peut chauffer son deux pièces de sortir sur les boulevards où, somme toute, l'air est plus revigorant !
   Et puis une fois dehors, on est bien contraint d'avancer, et le mouvement, s'il ne comble pas toujours, invite du moins à l'espérance.
   C'est bien ainsi qu'un compagnon me fit écho d'un poste de manœuvre sur les plages qu'il fallait enclore de palissades, celles-ci utiles à retenir un sable que la disparition du cordon dunaire abandonnait aux quatre vents.
   Le lendemain, le chef de chantier me présentait à mes camarades. De nouveaux pauvres. Parfois d'anciens. Mannequins de Chirico confondus dans la blêmité de l'aube. Un asiatique, quelques maghrébins, ainsi que trois autochtones.
   On réalisait à l'outil nu.
   Sur le point de partir vers leurs lieux de travail, les occupants des villas balnéaires semblaient s'interroger: échouage tardif d'une galère ? Décors dressés pour le besoin d'un film?

   Monde de survivants !

   Bien vite, l'un d'entre nous tira une fiole de sa besace.
   - De l'antigel ! fit-il à mon adresse, dans le même temps qu'il déclina son identité : Antoine Fiard.
   L'odeur de l'alcool brouilla celle de l'iode que l'eau de mer exprime particulièrement aux premières lueurs du jour.
   Durant la matinée, Antoine me fit part de son existence. D'abord qu'il était père de deux enfants dont la garde épisodique lui était toujours consentie.
   - Pourquoi ne pas l'exercer puisque vous habitez tous dans la même ville ? Étrange renoncement..., me suis-je permis de lui dire.
   - De l'étrange naît l'étranger, répliqua-t-il d'une voix douce. Connaître cet état dans ses propres faubourgs, n'est-ce pas là le comble de l'exil ?...

   Antoine Fiard avait exercé une profession : convoyeur au service des pompes funèbres. Des endeuillés, il en avait connu de toutes les farines, témoin d'algarades ayant pour enjeu alliance et poudrier.
   Et ce traqueur d'héritiers que les notaires dépêchaient sur les routes du monde. Polyglotte animant les soirées de tours de passe-passe, dans le salon des hôtels où les convois funèbres avaient l'habitude de faire étape, quand il ne contait pas.
   - Légende et légataire ont le mot legs pour appui, aimait-il à plaisanter.
   Sa figure était celle d'un baron bohémien.
   
   Lors de ses haltes, Antoine avait parfois bénéficié de rencontres galantes, dans la suite du défunt.
   Car quelques mois dans ce métier suffisaient à s'en convaincre : il existe bel et bien un érotisme du deuil...
Il lui souvenait aussi de ces nouveaux-nés porteurs d'une tache d'envie. La tradition conseillait de frotter l'endroit du corps où s'étendait la tache, contre les pieds du prochain mort en sorte que " ce qui vient de l'avant soit emporté dans l'après...", ainsi que l'avait signifié une vieille dame.

   En présence d'Antoine Fiard, les prises de vue avortaient dans des proportions anormales. Tantôt un revers l'excluait du négatif - une erreur de cadrage, par exemple - tantôt il rentrait bien dans le champ de l'objectif, mais un défaut gâchait le développement...

   Dans les yeux d'Antoine brillait quelque chose de difficile à appréhender, et si l'on ne pouvait dire quoi, il était possible en revanche de deviner que cette chose n'allait pas tarder à s'éteindre et qu'elle serait à jamais perdue. 

   Longtemps, il avait dû compter au nombre de ces êtres qui sont comme les étoiles : ils brillent pour les autres tandis qu'eux-mêmes sont dans la nuit.
   Non loin du chantier paradait une discothèque. Le midi, le propriétaire dirigeait sa monture jusqu'en bordure des flots. Parfois le pur-sang marquait une pause. Son cavalier nous infligeait le regard le plus chargé de mépris que puisse exprimer une face.
   Il lui prenait même de tirer sur la bride en sorte que l'animal vienne uriner sur nos outils.



Roch-Gérard Salager
Extrait de Jour de l'an, aux éditions La Dragonne

mardi 28 août 2012

Le monde est une limace



Le monde est une limace, Christian Cosberg
 
 matin poisseux
après une nuit pleine
de limaces
*
entrées maritimes
le matin nous cuisine
à la vapeur
*
ici, les jours
se perdent dans la vapeur
des marais
*
le monde est une limace
nous n'avons pas fini
d'en baver
*
sous la lune
le chemin argenté
des limaces
 
Christian Cosberg

mercredi 22 août 2012

Paradis : bande annonce


Paradis: bande annonce

un serpent venimeux
une pomme empoisonnée
un animateur qui se prend
pour Dieu le père
et un couple qui a raté les éliminatoires
de "L'île de la tentation"
 
Christian Cosberg

La ville est un caramel mou


 
Jian Chongmin
 
aller de l'avant
c'est toujours emprunter
un chemin d'enfance
*
 glace vanille~
ah ! les très doux
baisers esquimaux
*
minuit, 29 degrés
pas un pet de vent
la ville est un caramel mou
lumière d'août
malgré la chaleur
déjà le souvenir de l'été
*
une odeur de septembre
les cartables
gémissent à nos pieds
 
 
Christian Cosberg
 

lundi 20 août 2012

LASSO




Il est des mots sauvages
Comme des chevaux
Leur capture
Est toute une aventure
Un combat
Un rodéo

On les attrape au lasso
A la tombée du jour
Quand ils vont boire
Dans les revues où dans les livres

Puis on les libère
Dans le grand enclos d’un dictionnaire
On bataille encore longtemps
Pour les comprendre
Puis un jour
On les aime
Et on en fait un poème




Laura Breitwieser

samedi 18 août 2012

Les haïkus de Phil



corvée de patates -
toutes ces lunes
que j'épluche
*
 dans le bol
les mouches
une orgie de sucre
*
 barbecue -
dans la cagette une petite forêt
de pommes de pin
*
 matin sans enfants-
le camp est encore
le royaume des mouches
*
 dure à chasser
de mon lit
la jeune guêpe
 
Philippe Quinta 

jeudi 9 août 2012

MA RÉGATE PRÉFÉRÉE






Je tire des bords
Sur le fleuve Amour
Au fil de l’eau
Au fil des jours

Je suis un marin d’eau douce
J’aime les femmes
Et les enfants d’abord



Laura Breitwieser

PLÉNITUDE


Mon arrière grand-mère
        me sourit

Assise sur le banc blanc
un rayon de soleil
trempé dans l'encre de la glycine
la parfume de lumière

Je la regarde
et j'abandonne mon jouet
    sur la terrasse
dans un coin trop jaune de chaleur

Je lui souris

Et nos sourires s'aiment



Jean-Luc Viala


mercredi 8 août 2012

Les haïkus de Phil


haikus du plein été
 
  nappe rouge à pois blancs -
la mouche
toute frétillante

*

le chien noir
dort à l'ombre
du sapin bleu

 *

pelouse grillée -
au pied du tuyau
l'herbe restée verte

*

dans l'air chaud
la voix de Lhasa -
je suis amoureux d'une morte

*

31 juillet -
les anges qui nous entourent
ont-ils chaud ?

*

quelle chaleur !
la seule pluie
vient du moteur de la clim
Philippe Quinta

lundi 6 août 2012

Langue d'automne



Jian Chongmin


la fraîcheur du matin
parle une langue
d'automne
*
 un vieux coucou
traverse le ciel
chargé de brumes
*
 sur le chemin
l'odeur d'un figuier
que je ne vois pas

je le cherche alors même
qu'il ma trouvé
*
 du vagabond qui passe
il reste
l'esprit du vent
*
 nuit d'attente~
rien ne vient et pourtant
tout est là
 
Christian Cosberg