samedi 10 mai 2014

Le tombeau


La nuit au mas. Dessin et photo de Christian Cosberg




       Sa photo retrouvée dans une boîte en carton parmi des coupures de presse qui parlent de ses premiers succès. C’était le début de leur histoire. Elle revoit le mas trente ans plus tôt, trente ans déjà, trente ans de trop…
Ils avaient passé quinze jours, ici, au milieu des pins, face à l'étang, pour la première fois ensemble.
    Ces après-midi d'été ils se claquemuraient dans le mas et se repliaient dans la chambre la plus fraîche, celle qu’ils appelaient "Le tombeau". Ils étaient si jeunes, si jeunes et si beaux, pleins encore de ce feu primordial qui aujourd'hui n’existe plus qu’à l’état de traces. Ils passaient le plus clair de leur temps à s’aimer et ils buvaient des litres d'eau, parfois des orangeades ou des sodas, comme pour prolonger l'enfance, cette enfance qui refluait un peu plus à chaque nouvelle étreinte. Ils s’étaient aimés si fort. Elle se rappelle qu’ils dormaient des heures, jusqu'à la nuit, pour s'aimer encore et encore. Vers dix heures du soir, ils rejoignaient des amis dans quelque restaurant sur le bord de mer et dévoraient crabes et langoustes avec un appétit de fauve. Ils buvaient, riaient. Les soirées se terminaient en longue marche sur la plage, par un bain de minuit qui, à nouveau, les poussait dans les bras l'un de l'autre. A quelques mètres de leurs amis, qui agissaient de même, ils faisaient l’amour dans une eau complice, au milieu des vagues, perdus sous les étoiles, parfois des petits poissons filaient entre leurs jambes.
   Comme ce temps est loin. Si loin qu'il ressemble à un rêve. Tout à l'heure, son coup de fil pour lui dire que le financement de son nouveau film est une galère sans nom, pour lui dire qu'encore une fois il ne pourra pas la rejoindre plus d’une semaine, ce qui, elle le sait, ne fait dans sa conception toute personnelle du temps, tout au plus, que quatre jours, quatre petits jours d'été.
   Ses absences trop longues, son absence, elle ne les supporte plus. Elle ne sait plus ce qu’elle fait dans ce mas désert, seule à attendre tout le monde : leurs amis, leurs enfants et lui. Elle a le sentiment, plus que de solitude, de s’être  perdue, de s’être égarée en cours de route. De l'été, il ne reste plus que le feu implacable, "le tombeau" est devenue une chambre comme les autres, il y a maintenant la climatisation dans toutes les pièces.. Le feu continu dehors mais en eux que reste-t-il ? Elle sait que tout se transforme, que c'est dans l'ordre des choses. Mais elle lui en veut, au fond c'est ça, elle lui en veut d’avoir fait sa vie à côté d’elle, "son œuvre", son besoin de laisser des traces, ce besoin de dépassement qui la dépasse et la laisse loin derrière...
   Tout son charme, son enthousiasme, son ambition, ses rêves, tout cela aujourd'hui la fatigue. Elle s’est trompée sur son compte et sur le sien. Elle a peur de ces pensées qui la traversent et crucifient leur histoire, comme on coche une case dans un contrat quelconque, pour dire j'accepte, j'accepte de tout foutre en l'air. Mais voilà à quoi elle pense en l'attendant, voilà ce qu’elle jette sur le papier avant d'en faire des confettis, d'effacer la trace matérielle de ses ressentiments et de son désespoir qui sont bien les seuls à l'étreindre dans cette après-midi de feu… Et puis un sourire vient se poser sur ses lèvres, cet amour qui sommeille à jamais dans le tombeau, cet amour qui la touche encore, ce feu là, désormais inaccessible, n'est plus qu'une étoile lointaine perdue dans un ciel d'été...mais il ne peut mourir. Peut-elle s'en contenter aujourd'hui ? Aujourd'hui, oui, elle le peut encore...Elle sort sur la terrasse et, dans l'ombre du tilleul,  s'abandonne au chœur des cigales, ses pensées s'y dissolvent enfin, elle finit par sombrer dans le sommeil. A son réveil, il sera là, souriant, elle l'attend, elle attend son baiser, elle attend ses bras, ses mains sur sa peau et le son de sa voix.


Laura Breitwieser


Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire