vendredi 30 novembre 2012

Voyage désorganisé / Viaggio disorganizzato









   Cédric se réveilla chatouillé, par le duvet d'une graine de pissenlit. Il faisait encore chaud. Il avait soif. L’après midi n’en finissait pas de finir, il s’était isolé du reste du groupe, à l’ombre d’un grand chêne, et se sentait un peu plus paisible qu’à l’ordinaire. Ce voyage organisé tournait au désastre. Il songeait même à prendre la fuite, à leur fausser compagnie…

   « Monsieur Meyer ? » venait de lancer une voix douce et délicate, bien la seule du genre dans ce concert pour crécelles et grosses caisses auquel il s’était imprudemment exposé. Il se redressa à grand peine, Dieu que ce voyage l‘épuisait ! Camille, leur guide, jolie blonde d’une trentaine d’années, était là, souriante, bienveillante. « Nous allons repartir, lui dit-elle, vous allez bien ? »
-         Très bien, le bus est réparé ?
-         Pas tout à fait, mais nous allons pouvoir regagner notre hôtel, l’agence nous a envoyé des taxis.
-         Formidable !
Elle attendit qu’il se lève, s’époussette de quelques tapes viriles et chausse les espadrilles ridicules qu’elle leur avait fournies. Toutes leurs chaussures avaient été dérobées pendant la nuit. Cela avait été un réveil en fanfare, et la pauvre Camille s’était débattue dans ce brouhaha de récriminations et de délires verbaux.
-         Ils ne vous ont pas trop cassé les pieds ? lui demanda-t-il.
-         Je ne les supporte plus, avoua-t-elle.
-         Nous sommes deux ! mais je risque fort de vous laisser à votre triste sort…
-         S’il vous plait, ne partez pas je vais mourir sans vous !
Cédric Meyer avait sympathisé avec Camille le deuxième soir de leur calvaire. Ils avaient pris un verre au bar de l’hôtel, tard dans la nuit étouffante de Naples. Il faut dire que rien ne s’était passé comme prévu. Le voyage était apparemment placé sous le signe des déboires en tous genres. Grève à l’aéroport. Réservations déficientes à plus d’un titre, chambres, excursions. Horaires fantaisistes avec à la clef des  attentes interminables. Et pour derniers évènement, vols d’effets personnels et panne d’autocar. Tout cela ne l’enchantait pas plus que les autres mais il n’était pas dans son habitude de chercher un bouc émissaire. Sonia avait été sensible au fait qu’il prenne sa défense,  qu’il tente par ses quelques interventions d’apaiser les tensions. Mais en ne se joignant pas à la vindicte collective, pire, en la contrariant, il avait été immédiatement considéré comme un traître à leur juste  cause de pauvres touristes outragés. « Pauvres cons, oui ! » pensait-il de plus en plus souvent, une pensée qui commençait à entamer son sens de la mesure et qui indiquait qu’il n’allait pas tarder à péter un plomb s’il ne s’éloignait pas au plus vite de ces « abrutis. » 
   S’il était encore là, c’était bien parce que les quelques heures qu’ils avaient grappillaient ensemble, Camille et lui, avaient racheté en partie leurs journées de galère. Mais c’était cher payé !
   Comme ils descendaient vers la route, il sentit tout le poids des regards converger vers eux. Soudain, il sut que sa décision était prise, qu’il n’allait pas supporter une journée de plus ce groupe de dégénérés. Il repensa à ce que Camille venait de dire « S’il vous plait, ne partez pas, je vais mourir sans vous ! » Elle était là, à côté de lui, dans la plénitude de sa jeunesse, il ne s’était pas jeté sur elle, il n’avait pas essayé de la conquérir et pourtant il sentait bien qu’il se passait quelque chose entre eux, quelque chose, au-delà des échanges intellectuels complices, de l’ordre d’une attirance, forcément physique. Maintenant que sa décision était prise, le regret de la laisser seule, le regret de la quitter, venait désastreusement  couronner ce voyage.
   Il rompit le silence qui s’était installé entre eux.
-         Je vous invite à dîner ce soir, si vous êtes libre.
-         C’est exactement ce que je voulais vous proposer…
Cédric accueillit ses paroles délicieuses sans les commenter autrement qu'en lui souriant.
-         Neuf heures ? dit-il.
-         Neuf heures et demi, au bar de l’hôtel.
-         D’accord.
Tous s’engouffrèrent dans la douzaine de taxis qui attendaient sur le parking. Il s’installa d’autorité aux côtés du chauffeur en le saluant d’un tonitruant « buongiorno  signore ! », son humeur subitement légère lui permit de supporter les grognements provenant des places arrière, le chauffeur était un mordu de football, ils échangèrent quelques mots sur les toutes dernières performances de la Squadra azzura et de la Lazio dont il était un ardent supporter.
   Mais tout le long du chemin, le visage de Camille lui revint en mémoire, sa voix douce, ses mains longues et fines dont il émanait une grâce quasi ensorcelante, son buste et sa taille ravissante, en fait, toute sa personne, si charmante et désirable n’arrêtait pas de se superposer aux images de reprises de volée fantastiques du nouvel avant-centre romain dont le chauffeur parlait avec fougue. Et il se demanda comment il lui serait possible de quitter Camille si d’aventure, après le repas du soir, elle s’abandonnait dans ses bras… 


Christian Cosberg

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