lundi 31 mars 2014

ROYAL BURGUNDY






au coin de la rue
kidnappé
par un cerisier du Japon



Royal Burgundy - Photo et texte de Christian Cosberg




plus qu'un jour sur Mars
et la promesse des cerisiers




baiser furtif
je ne l'ai pas vu arriver
celui-là




chemin de crête
notre baiser
entre deux mondes




matin clair
soudain je sais
ce que j'ai à faire 



Christian Cosberg

 

vendredi 28 mars 2014

BLACKOUT






Blackout - Christian Cosberg

RÊVER PLUS LOIN








lumières éteintes -
demain les bruits
seront moins sauvages




la route devant chez moi
plus celle des sangliers





garder l'olivier -
l'ouvrier arabe
me comprend




avec les lampadaires
ils éteignent
les étoiles





tout a changé
me dit mon fils
désolé





lampadaires et bitume
le temps est venu
de chercher plus loin






ils ont coupé le figuier
et gommé
les constellations






le vieux a vu
autour de lui
monter cent maisons






la lune
pas encore l'objet
des spéculateurs






villas des senteurs -
de la garrigue
il ne reste rien






les écureuils
partis
bien avant nous





le rossignol
reviendra t il bercer
les nuits mondaines





 Philippe Quinta


mercredi 26 mars 2014

ENTRE CHIEN ET LOUP - PETIT BESTIAIRE











il faut appeler un chat
un chat
ce chien est un âne


 


petit jour
deux papillons réveillent
le vent

 


soleil d’hiver
cachée dans le givre
une grive

 



des rires dans la nuit
un grand chien noir
les écoute

 



litière du chat
attention
terrain minet

 



trente-huitième jour de pluie
je prends le thé
avec des grenouilles

 



sur l'anneau de Moebius
l'escargot
borderline

 



moucherons
quelle java
pour une fraise

 



cigales ~
la colline chante
à tue-tête

 



sur la table
des chardonnerets en guise
de ramasse-miettes

 



plumes de couleurs
mon chat lui aussi
veut faire le ménage

 



entre chien et loup
j'attends que la nuit
fasse son choix

 



panne de courant
le haijin bricole un haïku
avec des lucioles




Christian Cosberg


samedi 22 mars 2014

CITRON PRESSÉ - PETIT BESTIAIRE


 

petit matin
la queue d'un écureuil
disperse la brume

 
 
Paris-Marseille
trois heures seulement
~la mouche en TGV






petit jour
de la nuit il ne reste
que trois corneilles
 


tôt ce matin
le vol
d’un citron pressé





ce matin
le vol d'un citron
complètement timbré

 
 
cormoran
mon regard vole
à ses côtés


 
sous la lune
le chemin argenté
des limaces


 
l'oiseau gourmand
de petits soleils
~mirabelles



 
planète rouge~
une fourmi chemine
sur un abricot


marelle
tombée du ciel
la pie y retourne en sautillant



lit de fenouil
la grand mère aux petits soins
avec le loup



dans le pré
comme la vache
je me meus



zoo~
les daims accourent
je suis de l'herbe tendre



petit matin frais
les oiseaux encore
dans leurs duvets



parfois le soir
j'invite une souris
mon chat ferme les yeux



 
 

  
Christian Cosberg 


mardi 11 mars 2014

LES LANGUES DE L'ENFANCE





l'odeur de la pluie
je suis toujours cet enfant
qui se roule dans l'herbe


L'odeur de la pluie, photo et texte de Christian Cosberg





il profumo della pioggia
sono sempre questo bambino
che si rotola nell'erba


*


couché dans l'herbe
le nez en l'air
facile de monter au ciel


*


dans le pré
comme la vache
je me meus


*


zoo
les daims accourent
je suis de l'herbe tendre


*

le grand verre avalé
son rire d'enfant
et ses moustaches de lait





Christian Cosberg


dimanche 9 mars 2014

LE JOURNAL D'UN JEÛNE







Andrew Gifford

 


   Une fois par an quand j'ai le courage ou tous les deux ans, à la charnière de deux saisons, je prends une semaine de vacances pour jeûner. C'est pour moi l'occasion de remettre les organes à l'heure et de faire face à la montée de quelques émotions. Je tiens par la même occasion le journal de cette traversée. Les journées sont longues quand les repas ne les rythment plus. L'écriture devient alors nourriture.
    Ce soir, je prendrais ma dernière collation. Légumes vapeur assaisonnés d'un filet d'huile d'olive. J'aurai bu ma dernière bière l’après-midi, afin que le réfrigérateur soit vide de tentations. Le jeûne est aussi rupture avec les mauvais penchants. Reposer le foie de tous les excès et laisser venir une autre énergie.
Je compte aussi prendre le temps d'effectuer quelques promenades si le climat s'y prête et vaquer à la lecture et à la méditation.
Pour ce faire, ma femme est partie accompagner les deux petits chez leurs grands-parents. Adieu les longs moments passés dans la cuisine. Quand Nadia rentrera le soir, elle se fera chauffer une simple soupe.
 
avant la purge
je fais provision d'eau
et de livres

*

    Fantastique mémoire du corps. Vous annoncez à votre machine une prochaine panne de carburant la voilà qui s'affole. Elle tiendrait pourtant un siège de trente jours sans toucher à ses forces vives.
La peur, ce n'est pas que dans la tête. Vous n'imaginez pas comment ça gargouille dans mon estomac alors que je l'ai nourri il y a à peine trois heures. Il a suffit que je lui dise que j'allais mettre ses rouages au repos, la panique s'empare de lui. Migraine, nausée, vertige et j'en passe.
- non tu vas pas me refaire ça, me crie-t-il !
Et moi de lui faire comprendre qu'il pourra puiser dans les caves et les greniers. Mais c'est têtu, un corps, et rancunier, même s'il sait au fond les vertus de la pause. Il cherche a ce que je renonce, alors que rien pour lui n'a vraiment commencé.

la langue épaisse
la nuit passera t elle
sans cauchemars

*
se remplir les yeux
et le ventre
d'un bon feu

*

    Du jeûne, la purge n'est pas le moment que je préfère. Elle le conditionne pourtant. Boire un flot de chlorure de magnésium- fut il parfumé à l'anis- est une horreur. J'aime en revanche le cataclysme qu'il provoque à l'intérieur. Les eaux du corps se rassemblent et foncent comme une rivière en crue vers l'embouchure. A cet instant, il faut faire vite, surtout ne pas se trouver  à l'extérieur de la maison, sinon la débâcle emporte toute retenue.
 
l'amertume
même à toutes petites gorgées
me fait grimacer

*
" allez, cher monsieur
vous reprendrez bien un verre
de magnésie "

*

    Le soir tombe. S’il fait moins froid dehors, la maison reste humide. Feu et chien sont mes compagnons de l’instant. Je viens de réécouter le podcast de France-Culture sur l’anthologie de haïku : « du rouge aux lèvres » aux éditions de la table ronde. Les deux voix féminines magnifient les œuvres déjà remarquablement traduites. Le haïku va à la voix humaine. On gagnerait à le faire entendre plus souvent. Mais dans quelles mises en scène ?
A présent, Bill Evans vogue sur son piano avec ses acolytes au Village Vanguard.
Peuplant le crépuscule de mots et de musique, j’éloigne un peu ma faim.

Jeûne de fin d'hiver –
thés, thyms, tisanes
parfois de l’eau

*

    Des maux de dos ou maux de reins, je fais très mal la différence, accompagnent mon réveil. Je passe un peu de temps au lit avant d'aller faire flamber des bûches. J'ai l'impression d'être un chat. Silence, sommeils, immobilité et confort sont les piliers de ces longs jours. Cela doublé d'un grand besoin de chaleur.
 
téléphone -
Ni le chat sur mes cuisses
Ni mes pieds ne décident de bouger

*

    Le vent balaie les nuages mais fait revenir les engins. En face de chez moi, dans la friche de feu mon voisin, l'excavatrice s'en donne a cœur joie. Le ventre vide, je pensais trouver la paix. Seul le bourdon des tronçonneuses accompagne mon jeûne.
Quand la nouvelle artère sera tracée, les voitures s'y succèderont. En attendant, je regarde le ciel, faisant contre mauvaise fortune, bon cœur.
Passé le premier non repas. L’après-midi promet d'être longue. La débâcle annoncée se fait attendre.
Je rêve d'Irlande et de tempête, de chemins creux et de bruyère.
Premiers effets de ce carême laïc, comme l'appelle l'ami Nomade : les membres froids et, paradoxe allemand, une folle envie de faire l'amour.

ces nuages-là
même pas le temps
de prendre forme
*

  La mi-journée approche. Je suis sorti acheter quelques tisanes en magasin bio. Histoire d'avoir des goûts différents sous le palais. Le jeûne est un grand ennui nécessaire. Ces boissons sont ma distraction. Je ne me résous pas à ne boire que de l'eau.
Souvent je change de position, passant de la chaise au fauteuil, et du fauteuil au lit.
De profondes respirations semblent apaiser la faim, qui je le sais n'est pas la vraie faim, mais une mécanique du ventre.
 
retrouver le goût
du thé Mu -
et de l'amante ancienne

*

  Le deuxième jour s'achève. J'ai la tête remplie de brume. De temps en temps, une éclaircie fait apparaître un champ bleu. Le jeûne est un désoeuvrement. Voici le corps sans travail.
-voila t' y pas qu'on alimente plus ma chaudière.
Il va devoir chercher son combustible en lui même. Naturellement écolo, il commencera par les poisons et les amas graisseux, les excès en tous genres et les encombrements divers.
Puisqu'il ne peut pas rester sans rien faire, il va ouvrir une grande entreprise de nettoyage que d'aucuns appellent auto restauration. Quelle merveille quand on y pense ! Il mange le mauvais et le superflu. Évidemment cela ne se fait pas sans désagrément ...
Par bonheur aucune migraine. Juste cette sensation de brouillard dans la tête qui va bien au haijin.
 
ciel bleu -
les nuages
qui les a mangé ?

*
devant le feu
mon invité boit du vin chaud
moi ses silences

*

    A l'image de ce jeûne que je traverse, le chantier d'en face. Ils ont d'abord débroussaillé et coupé les arbres qu'ils ont brûlés sur le terrain. Ensuite ils ont ouvert une voie et tracé une route à la pelle mécanique et pour finir ils l'aplanissent. Le spectacle est bien sûr affligeant, mais c'est pour moi l'analogie de ce chantier intérieur. La route plate symbolisant le havre des derniers jours. En attendant, il faut faire encore avec les reliefs et les accidents...de grandes faims mais courtes en durée, des soifs permanentes, des légères poussées d'angoisses, des tensions crâniennes et pour finir la pâte des heures enlisantes. Peut être à ce stade là, beaucoup se disent : nombreuses peines pour peu de bénéfice, du masochisme exacerbé, ou de l'orgueil mal placé. Sans doute ignorent-ils ces états sans appétit, comme des larges plages de silence , ces minutes heureuses , ces grands bols d'air qui sustentent même l'esprit, et ces fabuleuses montées d'énergie qui donnent le courage de poursuivre.
Pour l'heure, de cette décoction de plantes légèrement épicées, je goûte toutes les saveurs.

à mon chevet
le vestige d'une vie
d'ivresse

*

la faim me quitte
une joie frappe doucement
à la porte
*
que faut-il d'autre
pour qu'elles jeûnent
mes pensées
*
quand l'ami viendra
je la veux haute
la flambée
*
léchée de miel
le corps tout entier
jubile
*
cannelle et anis
macèrent dans le vin chaud -
quand vient l'ami ?
*
paupières lourdes
c'est autre chose
que le sommeil
*
mon regard
sortira-t-il lavé
de l'épreuve
*
l'idée tout à coup
de parfumer la pièce
de musique

*

    Le troisième jour s'achève. Mon ami Jean-Claude vient de quitter la maison. Je suis à la moitié de ce long voyage. Après avoir échangé quelques mots, vin chaud et tisane, nous avons marché une petite heure sur un chemin de vignes. Les ravanelles envahissent les champs. Nous avons rencontré l'orchidée et quelques marronniers a floraison tardive. Jean-Claude attend beaucoup du haïku. Il n'est pas pour lui qu'une capture d'instant. Il nous sent glisser (gens du forum) vers le poétique et le descriptif. Nos haïkus ne le surprennent pas. Je ne sais pas quoi lui répondre. J'en écris tant et forcément je perds en force. Son idéal, c'est un haïku qui nous ramone. Loin des règles et des faire comme. Un haïku vide d'intention et surgissant du fond sans fond de l'être. C'est moi qui le dit ainsi, car j'essaie de comprendre. Si je me perçois quelques fois comme un faiseur, ma quête est proche de la sienne. Je rêve aussi d'un haïku qui s'impose, autant gracieux qu'épuré, capable de chambouler son lecteur.
Peut être faudrait il que je fasse jeûner mes haïkus.

les ravanelles
j'aurais au moins appris un mot
en cheminant
*

    Aube du quatrième jour. Je sors d'un très bon sommeil en titubant un peu. Je ne me sens pas très solide sur mes jarrets. Hier, j'ai joué avec le feu. J'ai cuisiné pour N. Et JC. Et de loin, je les ai regardés manger. Situation à ne pas renouveler.
Au programme de la journée :
Une matinée de plus au coin du feu et la visite de l'ami Cosberg pour l'après-midi. Nous prendrons un autre chemin de garrigue. Le temps doit autant qu'hier se révéler doux.
Je viens de recevoir la maquette de mon dernier livre. Après haïchats, c'est de chaïkus qu'il s'agit. Un livre qui a mis douze ans à naître. Refusé par deux ou trois éditeurs, l'illustratrice et moi avions renoncé. Jusqu'au jour où. Je ne résiste pas à placer ici une illustration de Nicole Jahan qui travaille depuis longtemps au crayon. Ses chats sont des merveilles. Le livre devrait sortir en Avril, pour la saison des amours des chats.

*
   C'est le soir du quatrième jour. Je me couche sans aucune sensation de faim. Je dirais même avec l'impression de m'être alimenté. Pourtant la journée ne fut pas des plus faciles. Je me suis réveillé avec une douleur aiguë aux cervicales, apparemment rien à voir avec le fait d'arrêter de manger.
     Et j'ai trouvé le temps long. On ne se rend pas compte combien les repas rythment nos journées. Je viens de recevoir un appel alarmé de mon beau frère m'informant que le glutamate était un grand poison et qu'il fallait ABSOLUMENT l'évincer de notre alimentation. Après l'aspartame, un autre empoisonnement à l'échelle planétaire. Cela rejoint un peu la décision que je venais de prendre.
Acheter local, plus de repas préparés, plus de sauces trafiquées, éviter certains produits asiatiques,
et cuisiner, cuisiner, cuisiner. Revenir à des choses simples et mettre un peu plus de conscience dans nos menus. Mais j'ai du mal quand même avec la théorie du complot. Que sciemment les industries alimentaires organisent un génocide mondial, cela me semble un délire. En revanche, qu'elles se moquent des problèmes de santé, pour ses propres profits, je veux bien l'entendre.
En attendant, je continue sur le chemin de l'abstinence alimentaire. Ce n'est pas demain que le glutamate aura ma peau.

à mes haïkus
plus aucun additif
ni de sauces

*

long jeûne -
l'eau plate
a un goût de réglisse
*
jeûnant
je pense moins
adieu mes colères
*
jeûnant
les mots
je les déguste
*
de temps en temps
un cruel rappel du ventre
" ne t'envole pas ! "
*
même en jeûnant
ne serais jamais maigre -
brise de printemps

*

   Je profite d'une lettre à poster pour faire ma petite promenade quotidienne. L'air est doux mais encore très humide. Les oiseaux sont là, pour fêter cette douceur printanière. Je marche lentement le long d'une haie de plantes méditerranéennes. Plusieurs d'entre elles bourgeonnent déjà.

ce chemin
non, l'autre -
ah le mimosa

   Quand je pense que N. n'aime pas les floraisons jaunes. C'est pour moi incompréhensible. Le mimosa est sans aucun doute mon arbre préféré. J'aime son parfum, j'aime son feuillage et ses petits soleils d'or qui annoncent la venue du printemps.
Le chemin rebours est plus laborieux. Je monte la petite côte comme un petit vieux. Le souffle est court et les jambes un peu molles. Je n'ai toujours pas faim et ça me tranquillise. La fatigue on l'apaise en se reposant, la faim, forcément en mangeant. Alors j'ai pris le parti de boire beaucoup.
L'an passé, à peu près à la même heure, voici ce que j'écrivais:
L'heure du repas approche. C'est drôle, je n'ai aucune sensation de faim. A peine si la bouche est pâteuse et l'énergie un peu entamée. Mais rien à voir avec cette lointaine première fois où le cinquième jour de jeûne, je marchais dans le village à la vitesse d'un vieillard. Je bénéficie sans doute de l'expérience qui me permet de prendre un peu de distance avec les quelques montées d'angoisse - le mot est fort- qui ne manquent pas d'advenir.

un grand verre d'eau
pour chasser la peur
du vide

*

ne mangeant plus
je fais un peu trembler
la peur
*
soudain
à l'issue du chemin
un paysage s'ouvre
*
syriennes violées
on m'a rapporté
leur désastre
*
vite vite
qui nous apprendra
la vie ralentie
*
le jeûne
un paradis naturel
*
de ses yeux coulent
des larmes de gratitude
*
vacance
*
lumières d'oreilles

*

   J'aurais moins dormi cette nuit. C'est l'effet du jeûne et de cette satanée douleur dans le dos. Le merle a chanté vers les cinq heures du matin.
Je me suis levé et première chose avant le thé Mu, j'allume le feu.
La petite chatte qui m'a suivi réclame sa part de croquettes en roucoulant .
Le petit matin est sans doute le moment du jour que je préfère. " je viens de naître " disait Delteil dans le premier soleil du matin.

dans le bol de tisane
mon visage
un peu moins crispé

*

   Je compte moins les heures maintenant que se taisent les crises d'élimination. Un espace de liberté et d'énergie vient de naître. Une sursenbilité s'ajoute à ce climat plutôt paisible. Les passions semblent enfouies, et les sens sont exacerbés. J'entrevois un peu l'horizon. Cela me rassure. Demain je préparerai avec délectation le met frugal qui me renverra dans le monde des mangeurs. Je connais l'importance de ces premières bouchées. Imaginons quelqu'un qui n'aurait pas vu la lumière de plusieurs jours. C'est au crépuscule ou au petit jour que vous le sortiriez des ténèbres, certainement pas en plein soleil. Et là, faisant l'expérience d'un renouveau il ne pourrait contenir sa joie. Une des vertus du jeûne est de donner l'ivresse de ce recommencement. On ne regarde plus les fruits de la terre comme de purs produits de consommation.

je la ferai briller
la pomme
avant de la grignoter

*

tout le jour
collé au fauteuil
attendant quoi, je l'ignore
*
la musique
se change en mets
de couleurs
*
jusqu'au bout des pieds
ma conquête
*
feu mon ami
comme toi je flambe
de tout mon corps
*
des chants purs
montent
d'un pays sans violence
*
sous la peau
la vie frétille
*
les yeux clos
j'entrevois des mondes
paisibles
*
Chats
comme vous je m'arme
de silence
*
secondes pleines
vous ne fuyez plus

*
   Le feuilleton se poursuit sur fond de jeûne et de haïkus. Je ne pensais pas cette association évidente. Et pourtant. Le haïku est un poème qui a jeûné. Il s'est débarrassé du superflu, du personnel et des grands mots et ce depuis plus longtemps que six jours. Il a fait l'économie des verbes et des adjectifs et souvent même de la ponctuation. Considérablement allégé, il fait l'aveu de sa non violence. Réduit à quelques mots, il renvoie les rhéteurs à leurs amphithéâtres. Le haïku est fin mais musclé. La nature lui a donné cette vigueur qu'il garde jusqu'à la vieillesse et qui lui donne l'aspect et le coeur d'un poème résolument intemporel. Je pourrais trouver d'autres analogies.
   J'ai aimé écrire des haïkus tout en jeûnant. C'est une aide considérable. Et le jeûne, en retour, modifie l'écriture. Car si les sens s'aiguisent et l'esprit prend son temps et la mesure des choses, il n'y a pas de raison que le poème ne suive pas.

de critiquer les autres
mon cœur a cessé -
j'écosse des fèves

Hosai

*
   Voici l'aube d’un jour nouveau. Le dernier de la traversée. Je l'accueille avec le sourire. La petite chatte pèse sur mon ventre. Sa langue râpeuse lèche mes doigts. N. Dort encore. Ce matin je me rendrai au marché. Les légumes seront en joie et mon panier dansera aux premiers rayons du soleil. Je ne dirai rien du voyage. Mais ceux qui me connaissent verront à ma lenteur que quelque chose a changé. Enfin, je placerai au sommet de ma collecte le fruit que mes narines seules auront choisi.
Et je rentrerai préparer ma petite fête solitaire du soir.

à pas lents
dans des habits neufs
je rejoins les voix du marché

*
   Le marché c'est terrible ! Tentations nombreuses et mon impatience qui prend le dessus. Envie de boire un jus de poire, manger une barquette de fraises et croquer dans des samoussas. C'est comme si j'avais lâché le fauve. Au spectacle des beaux étals, mes papilles se réveillent, mon estomac bourdonne et mes yeux ont envie de tout acheter.
Certains prisonniers, libérés des camps nazis, sont morts d'avoir trop vite mangé. Pardonnez moi cette comparaison, mais sortir d'un jeûne sans faire attention est un grand péril. Peut être est il enfin là le véritable travail ? Ne pas manger est un excès de tempérament, manger frugalement un acte de sagesse.

sur la table
le jus de poire s'appelle
nectar des Dieux

*

Voici que le petit voyage s'achève avec un goût de poire et la salade prévue que je n'ai pas résisté à photographier. Je ne peux que vous remercier de votre soutien. Sans vous la traversée aurait été plus difficile. Alors comme nous avons fait la route ensemble,
Je vous propose de déguster
avec moi la jolie salade.

 Le 8 mars 2014





Philippe Quinta



vendredi 7 mars 2014

Savon à barbe





savon à barbe
un bon coup de rasoir
sur le ciel gris



Savon à barbe - Photo et texte de Christian Cosberg




petit matin
toute cette lumière qui clapote
contre les volets



*


ciel bleu
ce vieux chemin
m'appelle...



*


minuit
dehors
le vent se lève



*


toutes lumières éteintes
mon ombre
enfin
retourne dans sa famille



*


chant à deux voix
un chemin s'ouvre
dans le petit jour




Christian Cosberg

 

mercredi 5 mars 2014

Fabuleux nuages encore...





derrière la vitre
la fin d'après-midi
soigne sa sortie










sept-heures du soir
ce ciel me dit
quelque chose...










en ordre de bataille
sur la terre 
comme au ciel










encre noire
le couchant
me ravitaille










l'éternité c'est long
Rothko n'a jamais
arrêté de peindre









soleil couchant
mon regard s'envole
aussi loin que possible










Christian Cosberg


mardi 4 mars 2014

Fabuleux nuages




dernier jour de février
j'ai déjà 
la tête ailleurs












 ciel de janvier
quelques nuages
de lait froid













 l'art de tirer
un trait
sur la journée











six-heures du soir
brûlent
les forêts du ciel















Le tour du monde
en 
levant le nez

 









marchand de sable
la nuit me donne
du grain à moudre










Christian Cosberg


dimanche 2 mars 2014

Cheveux défaits






cheveux défaits
tu te tiens toute entière
dans la caresse du vent




*Cheveux défaits, photo et texte de Christian Cosberg






matin de juillet
la voluptueuse fraîcheur
de tes bras nus


*



coup de vent
mon seul baiser
te déshabille


*



dans ta rue
trois pas de côté
me mettent à l’abri du vent



*

  matin de pluie
dans tes yeux
pas un nuage


*

  petite averse
seul notre rire passe
entre les gouttes


*

 la fille qui passe
un peu de moi perdu
dans ses yeux bleus


*

midi
mon petit solo de piano
sur tes hanches


*

~ couloir d'avalanche
ta nuque
offerte à mes baisers






 Christian Cosberg
 *Également publié sur Haïshas Balades


samedi 1 mars 2014

Une annonciation, de Carole Menahem Lilin



Le bain était à bonne température. Elle s’immergea avec un soupir d’aise. La buée s’élevait dans la petite salle chaude, nacrait les carreaux bleus. L’eau glissait sur sa peau et la rendait plus douce, généreuse.
Pascale se redressa un instant pour rouvrir le robinet, d’où des flots blancs, en cascade, jaillirent ; puis elle radossa sa nuque contre le bord de la baignoire. Au diable les économies d’eau chaude auxquelles elle s’astreignait d’habitude, par respect pour l’environnement et nécessité de portemonnaie… Aujourd’hui elle voulait voir. Voir ce que ça faisait quand rendu à son élément maternel, le corps perdait son poids, sa couleur, son odeur. Une femme se baignant, vue par elle-même. Une femme encore jeune tentant de faire la paix avec son corps.
L’eau bouillonnait doucement autour des îles qu’étaient devenus ses seins, et venait clapoter contre son oreille. Il y avait ce qui était encore dehors – ses genoux, le buisson brun à l’orée de son ventre, ses aréoles pâles – et ce qui était dedans, et semblait appartenir à un autre monde. Si Pascale avait eu le pouvoir de se redessiner, elle aurait fait moins de chair, des cuisses et un ventre creusés, au lieu d’être ronds. Mais sous l’eau, se dessinaient des galbes, des lagunes, des continents. Et quand elle bougeait – elle remua le bassin, pour voir – elle constatait que ça venait bien, que ça se tenait. Les courants se modifiaient, mais la configuration tectonique restait stable.
Elle se redressa pour arrêter le flot, et se réinstalla pour regarder l’univers en formation. Pour rendre ça, il lui faudrait reprendre l’aquarelle. Bien sûr, si elle avait eu la chance de peindre un homme, elle aurait usé de la gouache. De larges aplats, une peau brune qui résiste, de l’ocre traversant l’eau blanche… Mais les hommes nus se faisaient rares dans sa vie, et à l’atelier. Basta, elle ferait avec ce qu’elle avait devant les yeux – des volutes, des volumes et une touffe. Sans oublier le jeu fascinant des orteils en bout de bain, qui sortaient de l’eau et y replongeaient comme des coquillages joueurs. Ce n’était pas si mal.
Les reflets sur tout ça mettaient de la dentelle.
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