mardi 27 janvier 2015

BERGMAN MYSTERY

Renaissance



   Bergman n’aurait su dire pourquoi il aimait particulièrement cette avenue, pourquoi il y revenait régulièrement. Cette nuit elle n’avait absolument rien d’aimable mais encore une fois il était là. Le vent et la pluie avaient cessé, le froid n’en était que plus vif. La chaussée humide luisait sous la pâle lueur des hauts lampadaires. Les bourrasques avaient presque entièrement dégarni les vieux sycomores détrempés. Des paquets de feuilles gisaient sur le pavé et jonchaient les larges trottoirs déserts. C’était un paysage à moitié mangé par les ténèbres. Aucune lumière accrochée aux façades noires des immeubles. Volets fermés, rideaux tirés. Tout semblait dormir. De temps en temps quelques voitures serrées les unes contre les autres passaient dans un chuintement glissant et illuminaient fugacement l’avenue. Bergman voyait tout ça depuis son abri de cartons, coincé dans le renfoncement d’un porche.
Il n’arrivait pas à se rendormir. Il observait l’avenue au travers d’une minuscule fente, sorte de meurtrière que le coup de cutter d’un employé du magasin d’éléctro-ménager voisin avait pratiqué pour déballer un lave-vaisselle.  Il n’avait pas froid là-dessous, son vieux duvet tenait bon, mais l’air glacé se jetait sur ses yeux de guetteur, et si quelqu’un avait pu voir ses yeux, il aurait certainement pensé que ce pauvre bougre était en train de pleurer. Mais Bergman ne pleurait pas. Non pas que les occasions lui aient manqué, la vie qu’il s’était découvert depuis son réveil à l’hôpital était franchement dure à digérer. Pourtant, il n’éprouvait aucun besoin de s’apitoyer sur son sort. Cela en était même étrange. Encore plus étrange, il avait parfois le sentiment qu’il était à sa place et que cette place était bonne. Voyez-vous ça ! C’était l’odeur des feuilles qui l’avait tiré de sa somnolence. Des images qui, peut-être, évoquaient son enfance étaient remontées jusqu’à lui et il s’était mis à rêvasser à des promenades qui le menaient loin en forêt avec une jeune femme dont le visage toujours se dérobait. Encore aujourd’hui, après tous ces mois de vaines recherches, il essayait de tirer sur le fil du moindre souvenir sans savoir s’il s’agissait bien d’un souvenir qui lui était propre où s’il s’agissait d’une scène que sa mémoire avait emprunté aux nombreux films qu’il avait regardés pendant sa convalescence. Il plongea sa main dans la poche intérieure de sa veste et sortit le tout dernier échantillon de vodka en sa possession, reliquat d’une rapine sur un représentant de commerce assoupi dans son grand break Volvo. Pourquoi les représentants en vin et alcools avaient-ils toujours des breaks Volvo ? Il avala la fiole d’une seule gorgée. Sa bouche et sa gorge flambèrent comme un bûcher. Il ferma les yeux. Avec un peu de chance cette dose suffirait à l’endormir. Il n’en fut rien mais au moins avait-il retrouvé son calme. Pendant quelques minutes encore, il continua son petit jeu de sentinelle de l’inutile. Parfois il se projetait à bord d’une de ses voitures qui surgissaient sur l’avenue, il rêvait de n’être pas cette épave couchée sur le trottoir, perdu dans l’océan d’indifférence des grandes villes. Peut-être sa vie n’était-elle qu’un mauvais rêve, peut-être était-il cet homme qui passe dans cette voiture, cet homme qui rentre chez lui en compagnie de son épouse, qui parle de la soirée entre amis qu’ils viennent de vivre, de leurs enfants confiés à la baby- sitter. Peut-être sa vraie vie filait-elle dans une de ces voitures. Oui ! Peut-être bien ! « Mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné » marmonna-t-il. Il respira encore deux ou trois fois profondément puis il sombra subitement dans le sommeil.
Ce furent des bruits de pas qui le réveillèrent, le claquement de talons hauts sur le pavé. Ils le sortirent d’un rêve qui encore une fois le ramenait dans un grand bâtiment blanc. Un drôle d’établissement peuplé de gens souriants et beaux, polis, respectueux, qui soignait les dépressifs légers…Un lieu improbable destiné à un public fortuné. Les chambres ressemblaient à des chambres normales pour peu que le luxe et le raffinement soient les signes de la normalité pour une chambre. Elles donnaient sur un parc planté de grands arbres. La nuit, quand le vent se levait, il entendait leurs feuillages bruisser, distiller une petite musique envoûtante. Sa première certitude, mais peut-être bien la seule, fût que ce bruit lui était familier, qu’il connaissait le bruit des arbres.
Bergman reconnut le pas de la jeune femme, un léger et curieux sifflement l’accompagnait mais c’était elle. C’était son rythme. Il ne l’avait pas encore remercié pour son geste. Elle ne lui en avait pas laissé le temps. Tout juste, dans son demi-sommeil, l’avait-il vu déposer un plateau-repas qu’elle avait dû acheter chez le chinois du coin. Riz cantonnais, nems, soupe chaude et nougat au sésame : il s’était régalé ! Elle y avait joint une petite enveloppe contenant un billet de cent euros –une fortune- et deux petits mots tracés à l’encre violette, à même l’intérieur de l’enveloppe : bon courage. Ca s’était passé deux semaines plus tôt. L’argent n’avait pas fait long feu. Son attention, elle, vivait toujours, un peu comme des braises sous la cendre. Il s’était demandé ce qu’elle faisait, quel était ce travail qui l’occupait aussi tardivement. Elle avait toujours sous le bras une petite serviette en cuir et parfois des chemises cartonnées. Peut-être était-elle encore étudiante. Une étudiante plutôt fortunée, alors. En tout cas, elle avait pensé à lui, à sa misérable vie. Elle avait voulu l’aider. Et s’il était revenu sous ce porche, lui qui prenait garde de ne pas rester plus de deux jours au même endroit, c’était dans l’espoir de la revoir. Soudain, le pas de sa bienfaitrice s’accéléra, détruisant la belle harmonie de sa cadence. L’étrange sifflement redoubla lui aussi. Il était à peine perceptible mais Bergman avait l’ouie fine. « Vous souffrez d’hyperacousie. Est-ce que vous vous souvenez avoir été exposé à une puissante source sonore ? » Non, il ne se souvenait de rien. En tout cas le médecin qui avait dressé la liste de ses problèmes de santé le lendemain de son réveil avait raison, il percevait des bruits inaudibles pour le commun des mortels. Et là, derrière le sifflement, il finit par reconnaître le pas souple et menaçant d’un prédateur. Apparemment, il était également doué pour percevoir le danger. Peut-être une exposition trop prolongée à une puissante source d’emmerdements ! Dans un réflexe il fit glisser la fermeture éclair de son duvet au bas de ses pieds et se contorsionna pour enfiler ses chaussures. Puis il s’immobilisa, faisant silence pour mieux saisir ce qui se jouait derrière les minces cloisons de son abri. S’il n’y avait pas de danger, pas question de sortir de sa boîte comme un diable et risquer de lui flanquer une crise cardiaque. Pas vraiment la meilleure façon de lui dire merci. Malheureusement, il ne se trompait pas. La jeune femme maintenant piquait un sprint jusqu’à l’entrée de l’immeuble. Elle eut le temps de composer le code qui déverrouillait la serrure. Il entendit le déclic. Elle s’appuyait déjà contre le lourd vantail quand son agresseur fondit sur elle dans un déluge de sifflements. Il la plaqua contre la porte. Elle poussa un petit cri de bête apeurée.
« Oh là, Poupée ! Où tu comptais aller comme ça ? »
Il perçait dans la voix du chasseur un évident plaisir à terroriser sa proie. Et une assurance terrifiante. Il n’y avait plus une seconde à perdre. Bergman s’extirpa bruyamment de son fatras de cartons et découvrit un homme de taille moyenne, vêtu d’une parka sombre sur laquelle s’accrochait des lambeaux de lumière agonisante. Il comprit enfin la nature des sifflements. L’homme portait tout simplement un k-way. Il s’était collé contre la jeune femme et la tête enfouie dans ses cheveux se frottait à elle en répétant : « Tu aimes ça, poupée ? Tu aimes ça ? Oh oui, tu aimes ça ! Avoue que tu aimes ça, poupée ! » Mais paralysée par la peur, « poupée » ne disait rien. Elle tourna la tête, alertée par le bruit des cartons, ses yeux brillèrent, éclairés par la maigre lueur des réverbères et l’espoir d’être sauvée. L’homme au k-way, trop excité par ce petit animal soyeux qui palpitait sous ses mains, réalisa avec un temps de retard le surgissement de Bergman. Il tourna, à son tour, la tête dans sa direction.
         «  Qu’est-ce que tu regardes pou… »
Il n’eut pas le temps de finir sa phrase, tout juste celui d’offrir un meilleur angle au direct décoché par Bergman. L’homme tomba en arrière, nez éclaté, lèvre fendue. Un flot de sang recouvrit aussitôt sa bouche et son menton. Il porta une main à son visage. Ses yeux exorbités exprimaient l’étonnement et l’incompréhension. Bergman prit le temps de jeter un œil vers la jeune femme. Elle demeurait adossée à la porte, immobile, choquée. Il voulut lui dire de rentrer mais avant tout il tenait à s’assurer que son agresseur était bien hors d’état de nuire.
 Quand il revint sur le détraqué, à sa place, il n’y avait plus qu’un abîme d’ombre. L’autre s’était déjà relevé et avait parcouru trois à quatre mètres, il marchait à reculons en pointant un doigt dans sa direction. Sans rien dire. Sa figure n’avait plus rien d’humain. Quand il jugea être à bonne distance, il grogna des menaces d’une voix haineuse et tremblée : « Toi, je te retrouverai, tu es un homme mort, je te retrouverai, tu es un homme mort… » Sa voix enflait au fur et à mesure qu’il s’éloignait et retrouvait des forces mais c’était pour rejoindre les ténèbres. Quand elle s’éteignit, enfin, Bergman desserra les poings. Sa main droite avait souffert, la douleur remontait jusque dans l’avant bras. « Putain d’enfoiré ! » lâcha-t-il entre ses dents. Il sentit une main s’agripper à son bras. « Venez » lui dit la jeune femme d’une voix qui avait retrouvé son calme et son timbre naturel, une voix douce et sensible «  vous ne pouvez pas rester là. Il pourrait revenir. Vous vous êtes fait mal, il faut soigner ça. Venez, je vous en prie. » Quelque chose en lui refusait de la suivre, quelque chose qui disait que c’était la dernière des choses à faire mais elle lui avait pris le bras, il sentait sa chaleur, il sentait son parfum, il  ne résista pas. Il ramassa ses affaires et la suivit. Déjà, elle lui faisait franchir le porche de l’immeuble, déjà, elle le soustrayait à la rue, à la froidure, à son pitoyable univers. Au Diable ses  craintes, son sentiment étrange. « Qu’est-ce que je risque ? » pensa-t-il. Il n’en savait strictement rien. Elle n’avait pas lâché son bras, elle s’accrochait à lui autant qu’elle le guidait, le choc, la peur ne s’étaient pas complètement dissipés, elle avait encore besoin de sa présence, de son aide. Bergman ressentait la même chose.


Christian Cosberg, 2011.

3 commentaires: