lundi 30 juin 2014

J'ÉTAIS MORT










   J'étais mort. Peut-être le suis-je encore mais qu'importe, je marche vers la résurrection et tout a été fait.
Je suis enregistré et le sac est dans la soute. Comme moi il attend que les grévistes débloquent le vol. Il y a cinq minutes, j'ai déconnecté Facebook, coupé mon téléphone et sorti mon carnet.
Erreur, l'heure n'est pas à écrire, c'est un livre qu'il me faut.
A la dérive l'idée d'un avion égaré dans le ciel.
J'écarte le cache lumière de mes yeux. Le soleil est déjà haut ; n'allions-nous pas à sa rencontre ?
Par le hublot j'aperçois les montagnes. Blanches de neige. A la verticale, les steppes aussi sont recouvertes ; les vagues des congères s'élancent à l'assaut de mes yeux affamés. Là d'où je viens, il est 3h00 ; ici 10h00 ont déjà pété et je vais me poser. 

Il cabre l'engin
deux doigts sur l'aérofrein
applaudissements

  Je sais à présent ce qu'est une ville poussiéreuse. Enfilades de murs en béton et de trottoirs de terre morte, squelettes pourrissants et figés dans l'ex-Union Soviétique, images d'une banlieue de l'enfance que j'avais oubliées.
Deux heures que je suis là, déjà des croûtes dans les narines


   Ce voyage est différent des derniers.
Comme d'autres fois, loin des raids sportifs ou d'un trajet touristique, il conduit loin de moi, parmi d'autres humains. Des humains qui voient leur monde changer et qui cherchent à survivre. Désoeuvrées, 7 personnes sur 10 ont le temps d'espérer, de désespérer, de boire et de sombrer.

Aller sans retour
dans l'embrasure de la porte
celui-ci titube

   Dans la rue, boues et crottin de cheval me rappellent combien aseptisé est devenu mon monde.
Combien de temps passé sans sentir une odeur de fumier ? Combien de temps loin des étables et autres bergeries où pourissait une paille empestant l'ammoniaque ?

Ci bas
la vie a une odeur
le ciel lavé de nuages

   La neige fond, sale de traces de pas, de chiures de bêtes et de roues de 4x4. Partout dans le village, l'eau coule, brune d'une saison qui arrive à grands pas. 9h00 et déjà 15°.
Au bazar, c'est le troisième jour consécutif que cette cuisse de vache arrête mon regard. Suspendue devant l'échoppe, elle masque le boucher dont la hache (il s' agit bien d'une hache) résonne sur le billot de bois.

Deux oiseaux chantent
peut-être trois
la neige a cessé de tomber

   Tout semble sale.
En montagne le début du printemps est une triste saison. Le blanc vire jaune à brun, taché d'une vie qui fait valoir ses droits.

Cinquante ans
fière de deux nouvelles naissances
l'arrière grand mère

   Moi qui généralement mitraille, je suis las de prendre des photos, fatigué. S'il m'arrive parfois d'enfoncer le déclencheur, c'est pour mon fils, un arbre ou une montagne.
Plus que naguère, photographier les gens me gêne.
Je voudrais immortaliser ces longs manteaux de draps noirs molletonnés qu'un foulard clair enceint pour les tenir fermés ; conserver traces des bottes de cosaques que les vieux portent dessous leurs socs de caoutchouc ; me souvenir des barbes blanches, au carré ou en pointe, qui soulignent ces visages burinés par l'air et le soleil.

Sans âme
vidés du vent et des odeurs
coucher des paysages

   Chaque jour, la place du sommet du village fourmille de monde, exclusivement des hommes.
Par groupes de trois à dix, ils nous ignorent, nous sourient, ou, plus rare, nous adressent un Salam...
Il est dit que le kirghize n'a gardé de l'Islam que ce qui tenait dans les sacoches de son cheval... aux selles nues des cavaliers du village je devine que Salam tient dans une poche.

Gorge déployée
l'ancien offre son rire et
sa bouche édentée

   Pas de femmes sur la place...
Les femmes font tourner le monde. Du matin au soir, de la cuisine au jardin, toujours elles s'activent pour la communauté. 

Maria sourit
en débarrassant la table
elle a dix ans




Yann Redor

dimanche 29 juin 2014

PAS DE TÉLÉ CE SOIR





Jeffrey T Larson








Des hauts et des bas -
les escargots
sur le mur


*




Volets -
par l'interstice le rêve
des étoiles


*


Soleil -
le bonheur se promène
sur ma peau


*

Entretien d'embauche -
son ventre parle
à sa place






En bas
des hautes tours -
fourmi





*



Blanc -
toutes les mouches
sur elle



*



Reflet
dans la cerise -
sa gourmandise



*



Marché de la poésie -
un frisson soulève
sa jupe



*



Bord de route -
les arbres
aux jupons levés



*



aucune lettre
dans la boîte -
il m'oublie



*



Parcours du combattant -
à plat ventre
sous la grille de la RATP



*



Morte
sur une tombe inconnue -
une gerbe



*



Pour
toute mise en plis -
la pluie



*



Pas de télé ce soir -
le spectacle de la ville
qui s'endort






Valérie Rivoallon




vendredi 27 juin 2014

Bill Evans, Scott LaFaro, Paul Motian for ever

  

Bill Evans
   

C'est autour de minuit, quand presque tout le monde dort, quand tout est calme et tranquille, que j'écoute l'ami Bill Evans. En guise de cadeau de bienvenue sur ce blog, j'avais envie de vous  faire connaître, si ce n'est déjà fait, ce pianiste au jeu sensible, lyrique et moderne. Combien de fois me suis-je laissé embarquer par Sunday at the Village Vanguard, par ce sublime album, par ce trio de jazz inégalé avec les inoubliables Scott LaFaro à la contrebasse et Paul Motian à la batterie? Je ne saurais dire, c'est devenu pour moi une respiration naturelle. C'était un dimanche de juin 1961 à New York et c'est ici et maintenant, une émotion et un plaisir toujours renouvelés. Bill, Scott et Paul pour toujours!

(La captation de Waltz for Debby que je vous propose n'est pas réalisée au Village Vanguard mais le 19 mars 1965 dans un studio de la BBC, avec Larry Bunker à la contrebasse et Chuck Israels à la batterie.

Scott LaFaro est mort le 6 juillet 1961 dans un accident automobile, Bill Evans nous a quitté le 15 septembre 1980. Le dernier survivant de ce trio légendaire, Paul Motian, est mort le 22 novembre 2011 à New York) 






jeudi 26 juin 2014

UN SI DOUX BAISER - Christian Cosberg




Le baiser (détail) - Gustav Klimt


façade ensoleillée
derrière les jalousies
la douceur d'un baiser
.
.
*
.
.
couvert de baisers
puis un grand calme
~ dans l’œil du cyclone
.
.
*
.
.
l'enfant passe de bras en bras
habillé de baisers
~baptême
.
.
*
.
.
coup de vent
mon seul baiser
te déshabille
.
.
*
.
.
baisers après baisers
elle a le goût
du bonheur

caresses après caresses
l'amour à feu doux
.
.
*
.
.
minuit
elle me donne un baiser
à combustion lente
.
.
*
.
.
ardoise magique~
caresses et baisers
sur nos peaux cabossées
.
.
*
.
.
cheveux mouillés
elle lui donne
des baisers en cascade
.
.
*
.
.
café noir
et baisers vitamines
tenir jusqu'au soir


 
 
Christian Cosberg


mardi 24 juin 2014

LA LUMIÈRE TOMBE




Hide Kawanishi





La lumière tombe ~
"L'éloge de l'ombre"
dans la boîte aux lettres


*

La lumière tombe ~
Encore hésitants les coups
de tonnerre


*

La lumière tombe ~
Un nuage aussi noir
que mon chien


*

La lumière tombe ~
Les basses écrasantes
d'une voiture


*

La lumière tombe ~
Le rose du géranium
un peu plus vif


*
*****
*



canicule -
dans la pénombre
le robinet goutte


 


Philippe Quinta


samedi 21 juin 2014

LE COEUR LÉGER




Félix Valloton - Clair de lune





soir sur la place -
l'ombre de la boule

effleure le cochonnet ...


*

la boule s'arrête.
les hommes et les arbres
étirent leur ombres


*

les pigeons connaissent
l'heure où le camion-pizza
se gare sur la place


*

dernière bière du soir
le soleil
d'un seul trait


*

l'air fraichit -
les fleurs et les jambes
se replient


*

fresh evening breeze -
a love's mood
in the young leaves


*

le soleil quitte la place
les petits vieux
suivent de peu


***





le couchant s'étire -
j'abandonne mes yeux
aux grenouilles


*
 
nuit profonde -
je dors à leur place
au fond de l'étang


*
 
rêve de printemps -
des filaments d' algues vertes
échappent à mes doigts


*
 
à couper
les roses fanées, ses nerfs
se dénouent


*
 
soirée de printemps -
sitôt refermées les fenêtres
les paupières lourdes


*
 
prêtes à bondir
carrosseries rutilantes
- mes grenouilles


*
 
une fillette absorbée
par quelque jeu à elle ...
libellules bleues


*
 
grand ciel bleu de mai -
papa charge la voiture
le cœur léger
 






Vincent Hoarau



mardi 17 juin 2014

HAÏKU ET ZYGOMATIQUES







bientôt midi
aboiements rauques
c'est le vieux mâtin*
 
*
 

marchand de vin
la prophétie
des bonnes bouteilles
 
*
 

dans l'ascenseur
une blonde pulpeuse me demande :
- Quel laitage ?
 
*
 

muret terminé
niveau en main
rentrer coincer la bulle
 
*
 

devant la télé
siroter un whisky
scotché dans un fauteuil
 
*
 

soucis de coccinelle
le garagiste
me parle d'une mise au point
 
*
 

coccinelle pas prête
le garagiste
toujours à la tâche
 
*
 

toute une journée
à peindre
soirée raclette
 
*



pas un rond
viré du cercle
il se met en boule
 
*
 

le dormeur Duval
c'est un vieux troquet
où ronfle un ivrogne...


*

une soirée de jeûne
histoire
sans faim
 
*
 

soirée de jeûne
la musique
prend aux tripes !
 
*
 

café des sports
- c'est pas le tout
faut se remettre au goulot
 
*
 

tu mises au casino
mais le casino
mise sur toi
 
*
 

casino
entrer gai comme un pinson
sortir plumé comme un pigeon
 
*
 

canicule~
si t'as pas la clim
t'es refroidi
 
*
 

couple
la complémentarité
il vend la mèche elle se met en pétard





Christian Cosberg




* Mâtin, race de chien, le mâtin de Naples…




samedi 14 juin 2014

PARMI LES EMBRUNS





Hokusaï





   C’est la quatrième fois que la coque résonne avec tant de force. De nouveau le choc sur la houle a été violent ; de nouveau s’en suit une volée d’embruns. Portés par la brise d’Est, ils me fouettent le visage.
Je plisse les yeux. Trempé. J’ai beau adorer cette sensation une pensée de dépit me traverse. «Stupide ! Fallait la lofer...». Là s’arrête mon constat. Je suis au feu et l’heure n’est pas à l’analyse ; à cette seconde, seul mon cap me préoccupe… Mon cap, et la manière dont je vais négocier la prochaine vague, la prochaine claque de vent.

Mille déferlantes
~ dansant au pied du phare
un paquet d’écume

   Comme toujours en janvier, le ciel du golfe du Morbihan est sale de l’hiver breton. Il est huit heures. Agrippé à la barre du First 30, cap sur Er Beg le port de l’ile de Houat, je vogue.
Tantôt jade, tantôt mélèze, le ton des flots inspire le respect. Quelqu’un a visiblement fâché le maitre des lieux, et qu’il s’agisse de Neptune, de Poséidon ou d’Éole, l’esprit de la mer me secoue férocement.
« Tu s’rais mieux au chaud » susurre ma voix intérieure.
Rêveur d’une seconde, je rejoins les miens restés à la maison. J’envierais même leur partie de petits chevaux si un soudain coup de gite ne me rappelait à l’ordre. « Ça tabasse grave ».
Anxieux, j’observe mon mât et mes voiles en kevlar.
Brusquées par la violence des risées, mes pensées s’entrechoquent… Vais-je devoir prendre un second ris, réduire mon génois, installer le solent en voile d’avant ?... La côte est proche ; cela vaut-il la peine ?

Poussé par la houle
l’air hurle au cœur de la bouée
~ l’horizon lugubre


   Une nouvelle lame assaille le first qui semble se cabrer ; je fulmine, tirant la barre au vent. Le bateau s’élève et l’étrave dévore la vague.
Sur le sommet de l’onde, les poumons enfin vides, je relâche ma traction. Ostensiblement, l’embarcation lofe et se laisse glisser, collée à l’eau, presque nonchalante. Indifférente à la finesse de mon coup de barre, la mer me douche une nouvelle fois.
J’éclate de rire ; un rire psychédélique. Étouffés par le grand frais, borborygmes et hurlements se succèdent. Une vie d'une force insoutenable bouillonne dans mes veines. Luttant contre la transe prochaine, je mords vainement mes joues.
Le poudrin me gifle de plus belle…
Je hurle encore ; plus fort.
Jusqu’au bout de mes membres pulsent le sang mon père, celui de mon grand père et de tous mes aïeux… L’aorte gonflée, la gorge offerte à la morsure du grain, beuglant de plus belle, je deviens eux.
Je suis ce mousse de huit ans, contemporain de Napoléon III. Celui qui, puni, passa trois jours dans une chaloupe à la traine d’une goélette… Je pleure comme lui.
Je suis ce marin aux quinze campagnes de pêches sur les bancs de Terre-Neuve… Je gronde avec le vent.
Je suis cet autre enfin, harponneur de baleines à bord d’un frêle Doris 8… Buté et fier, j’étreins la peur qui escorte la mort.
Nous ne sommes qu’un ; je suis cent à la fois. Je suis moi !
Je perpétue l’histoire que m’a léguée mon père. Une histoire de mer, une histoire de famille, une histoire floue faite de quelques mots cousus au fil du temps, …, au fil de l’eau.

Du coin des yeux
une perle d’eau salée
~ parmi les embruns





Yann Redor

mercredi 11 juin 2014

LA GRANDE SUITE DES PETITS MATINS





Andrew Gifford



petit matin
une lumière vive
fleurit les balcons


*

petit matin
une bande de nuages
carotte le soleil
 
*
matin sans infos
seulement la douceur
d'un nuage de lait

*
petit matin
l'orient
c'est la machine à café


*
premiers matins
du soleil frais inlassablement
repeint la plaine

*

petit matin
l'odeur du café
joue de la flûte

*


matin gris
j'allume un contre-feu
de notes bleues

*
 
matin de janvier
un grand seau de lumière
jeté sur la ville


*



cinq minutes encore
assis tout au bord
du matin qui passe


*


petit matin froid
un bol de café fumant
pour brasero


*

matin froid
le regard amical
du chien qui passe


*

sculptant le silence
du petit matin
le chant de l’oiseau



 *

matin de novembre
se frayer un chemin
au milieu des ronces
en sortir vivant
tout écorché de pluie

ramener chez soi
seulement
un peu du temps qui passe


*


matins frais
derniers jours d’août
en habits d’automne


*

tôt le matin
je m’en vais perdre mon ventre
dans la forêt


*

matin d’été
un grand galop de pluie
me réveille
de la terre monte l’odeur
des jours anciens




*
matin de pluie
dans tes yeux
pas un nuage

*
matin de mai
je ne sais rien
de ce silence

*
premiers pas
je donne la main
au petit jour



au petit matin
poil contre poil
le chat dans mes jambes
*


au petit matin~
nous ouvrons un chemin
dans les hautes herbes


couverts de rosée~
nous sommes des herbes
qui marchent


butin du matin~
une poignée de mousserons
jetée dans la poêle


*
dans la famille des Petits matins
je demande
Petit matin souriant




 Christian Cosberg