samedi 14 juin 2014

PARMI LES EMBRUNS





Hokusaï





   C’est la quatrième fois que la coque résonne avec tant de force. De nouveau le choc sur la houle a été violent ; de nouveau s’en suit une volée d’embruns. Portés par la brise d’Est, ils me fouettent le visage.
Je plisse les yeux. Trempé. J’ai beau adorer cette sensation une pensée de dépit me traverse. «Stupide ! Fallait la lofer...». Là s’arrête mon constat. Je suis au feu et l’heure n’est pas à l’analyse ; à cette seconde, seul mon cap me préoccupe… Mon cap, et la manière dont je vais négocier la prochaine vague, la prochaine claque de vent.

Mille déferlantes
~ dansant au pied du phare
un paquet d’écume

   Comme toujours en janvier, le ciel du golfe du Morbihan est sale de l’hiver breton. Il est huit heures. Agrippé à la barre du First 30, cap sur Er Beg le port de l’ile de Houat, je vogue.
Tantôt jade, tantôt mélèze, le ton des flots inspire le respect. Quelqu’un a visiblement fâché le maitre des lieux, et qu’il s’agisse de Neptune, de Poséidon ou d’Éole, l’esprit de la mer me secoue férocement.
« Tu s’rais mieux au chaud » susurre ma voix intérieure.
Rêveur d’une seconde, je rejoins les miens restés à la maison. J’envierais même leur partie de petits chevaux si un soudain coup de gite ne me rappelait à l’ordre. « Ça tabasse grave ».
Anxieux, j’observe mon mât et mes voiles en kevlar.
Brusquées par la violence des risées, mes pensées s’entrechoquent… Vais-je devoir prendre un second ris, réduire mon génois, installer le solent en voile d’avant ?... La côte est proche ; cela vaut-il la peine ?

Poussé par la houle
l’air hurle au cœur de la bouée
~ l’horizon lugubre


   Une nouvelle lame assaille le first qui semble se cabrer ; je fulmine, tirant la barre au vent. Le bateau s’élève et l’étrave dévore la vague.
Sur le sommet de l’onde, les poumons enfin vides, je relâche ma traction. Ostensiblement, l’embarcation lofe et se laisse glisser, collée à l’eau, presque nonchalante. Indifférente à la finesse de mon coup de barre, la mer me douche une nouvelle fois.
J’éclate de rire ; un rire psychédélique. Étouffés par le grand frais, borborygmes et hurlements se succèdent. Une vie d'une force insoutenable bouillonne dans mes veines. Luttant contre la transe prochaine, je mords vainement mes joues.
Le poudrin me gifle de plus belle…
Je hurle encore ; plus fort.
Jusqu’au bout de mes membres pulsent le sang mon père, celui de mon grand père et de tous mes aïeux… L’aorte gonflée, la gorge offerte à la morsure du grain, beuglant de plus belle, je deviens eux.
Je suis ce mousse de huit ans, contemporain de Napoléon III. Celui qui, puni, passa trois jours dans une chaloupe à la traine d’une goélette… Je pleure comme lui.
Je suis ce marin aux quinze campagnes de pêches sur les bancs de Terre-Neuve… Je gronde avec le vent.
Je suis cet autre enfin, harponneur de baleines à bord d’un frêle Doris 8… Buté et fier, j’étreins la peur qui escorte la mort.
Nous ne sommes qu’un ; je suis cent à la fois. Je suis moi !
Je perpétue l’histoire que m’a léguée mon père. Une histoire de mer, une histoire de famille, une histoire floue faite de quelques mots cousus au fil du temps, …, au fil de l’eau.

Du coin des yeux
une perle d’eau salée
~ parmi les embruns





Yann Redor

2 commentaires:

  1. J'aime beaucoup cette traversée des embruns, avec ses paroxysmes presqu'hugoliens.
    C'est du grand souffle qui coupe le vôtre et vous laisse tout nu sur la berge, pantois.

    Superbe. Mais tu le savais déjà, Yann...

    Bravo.

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