mercredi 30 juillet 2014

SUR LE HAÏKU




Lim Heng Swee







Sur le Haïku, Une réponse de Vincent Hoarau à Catherine Padilla







   Chaque élément donne souvent lieu à des débats. Pour ma part, je me range à l'opinion de Monsieur Dominique Chipot.

    Au niveau formel, quelques règles qui ne constituent pas "un catalogue à respecter impérativement" :

- la brièveté : "ce qui importe n'est pas tant le nombre de syllabes . Il faut plutôt que le haïku puisse être lu agréablement en une seule respiration". La structure stricte des syllabes n'est donc pas un impératif absolu. En revanche, il est fondamental d'être à la fois bref et précis

- l'asymétrie : en Occident, l'habitude a été prise de présenter le haïku en trois lignes de 5, 7 et 5 syllabes mais rien n'empêche de l'écrire en une seule ligne, ou deux, ou quatre. La plupart adoptent la forme court/long/court mais ont peut leur donner une longueur croissante ou décroissante.

- la césure et le pivot : le haïku est souvent constitué de plusieurs éléments distincts (subtilement reliés par le sens) qui sont séparés par une césure (kireji) laquelle est parfois matérialisée par une interjection ou un signe de ponctuation. Cette césure, cet espace créé dans le haïku, bien que non obligatoire, est un élément très important.

- la ponctuation : certains auteurs y ont recours pour souligner des effets, d'autres ne laissent aucune marque de ponctuation pour générer de l’ambiguïté et du double-sens

- la simplicité. Elle est selon moi essentiel au haïku. Elle est vecteur d'émotion. Le haïku s'adresse au cœur avant de s'adresser au cerveau. Le haïku doit être perceptible immédiatement. Simplicité dans le choix des formes grammaticales, des termes employés ... Éviter de surcharger en ajoutant trop d'images ou trop d'éléments.

    Voilà pour la forme.


   Mais dans le haïku plus encore qu'ailleurs, la substance (kokoro) est plus importante que la forme (kotoba).

    Le haïku "doit être le reflet dynamique d'une image instantanée, pas nécessairement de la nature, afin de suggérer son émotion au lecteur"

- le reflet : le haïjin (écrivain de haïku) ne doit pas interpréter mais dire ce qu'il voit et suggérer ce qu'il ressent. Il ne doit pas se mettre en scène lui même mais se mettre en retrait, faire preuve d'humilité et "parvenir à transformer ses sensations en image visuelle perceptible par le lecteur". "Le haïku est un poème à deux voix : l'auteur suggère, le lecteur interprète"

- dynamique : le haïku est une "vision spontanée, sans interprétation apparente , d'un morceau de vie tel qu'il est". Pour créer cette dynamique, il est recommander d'utiliser des verbes conjugués au présent, des verbes d'action, voire aucun verbe du tout pour créer de l’ambiguïté.

- une image : le haïku montre en général plusieurs images (2, le plus souvent), la seconde n'étant pas une explication, un commentaire ou une réponse à la première. Ces deux images seront séparées par une césure (matérialisée ou non). Entre elles deux se crée un espace, un vide, qui peut donner de l'épaisseur, de la profondeur, de l'intensité au haïku. Toutefois on peut aussi écrire des haïkus ne comportant qu'une seule image ichibutsushitate (haïku à un seul sujet) mais il faut se garder d'en faire une description narrative sans intérêt. Genre :

un poulain
trottinant
vers la prairie

(oui ? et alors ? so what ? et après ?)

    C'est ce qu'on appelle l'effet "phrase repliée" qui peut très souvent être trop fermé, plat, sans profondeur ni possibilité pour le lecteur d'être surpris ou sollicité.

    Inversement, une juxtaposition de trois images (sandangire) sans lien apparent, donne l'effet dit "liste de courses" qui souvent aussi, nuit à l'émotion

- instantané : le haïjin décrit un moment fugitif qu'il estime suffisamment chargé en émotion pour être mis en mots. C'est un "croquis pris sur le vif".

- la nature : "le haïku traditionnel oblige à situer le moment dans le cours de l'année. c'est une manière de reconnaître la place toute relative de l'homme dans l'univers". D'où l'importance du "mot de saison" ou "kigo", qu'il soit directement nommé ou bien suggéré. Les Japonais y accordent une grande importance. Les kigos ont d'ailleurs été maintes fois classés dans de vastes "almanachs poétiques" (saijiki) car ils sont très précis, tous chargés de sens, de références culturelles, historiques ou littéraires et l'utilisation est une pratique très codifiée. En occident, ces références sont moins précises et le répertoire de mots de saison est bien plus restreint. Mais certains, y compris au Japon, considèrent la référence saisonnière comme facultative. Pour d'autres, point de haïku sans kigo.

- suggérer : le haïku ne s'accompagne d'aucun titre ni d'aucun commentaire. Il se suffit à lui même. Il dit l'essentiel mais il ne dit pas tout. Il doit laisser de la place au lecteur. "Comme dans le sumi-e, ce dessin japonais à l'encre noire où le blanc tient une place importante, nous imaginons ce qui n'a pas été dessiné, le peintre l'ayant simplement suggéré". "Le haïjin doit donc suggérer tout ce qu'il ne peut pas dire, faute de place, et permettre au lecteur de s'approprier le haïku".

- Émotion : le haïku n'est pas la banale description de tout et n'importe quoi. Il doit générer de l'émotion.

- partager avec le lecteur : "le partage d'un moment privilégié que l'auteur dévoile succinctement par le biais de la suggestion et du non-dit". Il n'explique pas, il ne commente pas, il ne raisonne pas, il pointe du doigt un fait quotidien souvent ordinaire et apparemment banal à qui il redonne sa force et sa beauté.

    Voilà pour les "règles". Personnellement, je considère que les éléments obligatoires sont la brièveté, l'émotion et l'instantané. Non obligatoires mais très importants sont la césure, la suggestion et la référence naturelle et saisonnière. Secondaire est le respect du strict 5/7/5, qui est pourtant - curieusement - l'élément le plus connu des novices.

    Si j'avais donc un conseil à te donner, Catherine, ce serait de te montrer simple, humble, précise. Tu peux rechercher les double-sens et les ambiguïtés mais ne tombe pas dans le jeu de mot. Évite de trop raisonner. Défies toi des abstractions et des sentiments trop explicitement écrits, mais n'hésite pas à décrire ce que tu vois de manière à suggérer l'émotion ressentie ou à permettre au lecteur de la sentir lui-même.

   Voila pour l'essentiel. N'hésite pas à demander si tu as des questions. Nous sommes aussi là pour t'apporter des éclaircissements.

    Pour ce qui est de "Un haïku par jour", je ne le considère pas comme un atelier d'écrire mais comme un espace de partage de haïkus, dans lequel des haïjins, débutants ou confirmés, présentent leurs écrits. Ce qui n'empêche naturellement pas d'échanger des impressions, des conseils, voire de suggérer des reformulations ici ou là (attention à ce qu'elles ne soient pas systématiques néanmoins). ... et, occasionnellement, d'avoir des discussions théoriques sur le haïku ou de rappeler - comme ici - ce que sont les éléments constitutifs du haïku.

Merci à toi, Catherine, de m'avoir permis de le faire.





Vincent Hoarau

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