samedi 20 septembre 2014

CHEVEUX BLANCS






Édouard  Boubat






"Cheveux blancs"

(Le journal d’un papa)



 Ça y est, c’est le grand jour !

 Ne rien oublier, les fenêtres sont bien fermées, j’ai éteint toutes les lumières. Je n’ai plus qu’à donner un tour de clef.

 La valise dans une main (elle est prête depuis plus d’une semaine), la laisse de la chienne, toute contente d’être du voyage, dans l’autre.

 On se dirige vers la voiture, ma femme se cale sur le siège passager et la chienne saute sur la banquette arrière, à côté de la valise.

 Ne pas confondre vitesse et précipitation, mais ne pas perdre de temps : direction la maternité !

M’a offert son ventre
tendres et douces caresses
son ventre arrondi



 C’est par cette belle nuit de printemps que je vais devenir père. Un grand saut dans l’inconnu, de nouvelles responsabilités ! Mais ce n’est plus le moment de se poser des questions car après avoir enfilé une grande blouse verte et des sur-chaussures, je rentre dans la salle de travail où mon épouse m’a précédé et déjà en position, écoute les conseils de la sage-femme.

Mes lèvres posées
sur son joli ventre rond
futur petit homme



Nous étions partis à trois, mais par « un prompt » (neuf mois quand même) renfort, nous rentrons à quatre à la maison.

La famille, les amis sont venus féliciter les heureux parents et voir « le petit premier ».

 Les sempiternelles questions : « Mais à qui il ressemble ? », « Vous ne trouvez pas qu’on dirait… ? », me font sourire car je me souviens de ce que mon grand-père disait à voix basse (bien sûr) en de telles circonstances : « Par devant au papa, par derrière à toute la famille ! »

 Mais ces sourires font place aux premières inquiétudes.

 C’est vraisemblablement à cette époque que les premiers filaments blancs sont apparus.

Je guette son souffle
sortie de maternité
la première nuit



 Un petit rot insuffisant ou bien quelques coliques et voilà qu’il faut se lever !

La nuit sera courte
pour la mère à son chevet
son nourrisson pleure



 Une fois le devoir accompli de la dernière tétée, du rototo sur l’épaule ; que ces nuits presque complètes semblent bonnes !

La douce quiétude
de ce matin de printemps
l’enfant endormi



 Et ce spectacle attendrissant de la maman qui allaite !

 Pour ceux qui regardent, car lorsque le chenapan décide de mordiller un peu trop fort le bout du sein, la maman se mord les lèvres.

 Douleur vite oubliée car cet échange entre la mère et l’enfant, rien ne pourra lui prendre.

L’enfant dans ses bras
sous le cerisier en fleurs
elle sort son sein



 Les poussées dentaires qui s’accompagnent d’un rhume et parfois d’une otite. La fièvre qui monte et l’enfant qui geint.
 Les filaments se multiplient !


Un gant vinaigré
la fièvre n’est pas tombée
malgré l’aspirine


 Le congé de maternité se termine.

 Vient le moment de la séparation ; il faut reprendre le travail et mettre son fils en nourrice. Et toutes ces questions : va-t-on bien s’en occuper ? Va-t-il s’y habituer ? Obligé de le sortir même quand il fait mauvais…

L’enfant endormi
sur l’épaule de sa mère
départ pour la crèche



 Heureusement, voilà les fêtes qui font oublier les soucis de la vie quotidienne et les filaments qui se muent en mèches argentées.

 Les premiers noëls dont il va se rappeler ; les cadeaux cachés au pied du sapin apparaissent une fois le Père Noël passé.

Rires des enfants
de grands yeux émerveillés
sapin décoré



 La joie de se promener sous la neige, l’aider à construire un bonhomme de neige en échangeant quelques boules.

 Tellement attentionné, que l’on ne sent même pas le froid.

 Les enfants s’amusent.

nez au ciel, bouche ouverte
flocons sur la langue
Un bon goûter et c’est reparti.


Chocolat fumant
l’enfant réchauffe ses doigts
sur le bol en grès




 Mais à trop rester dehors, pieds et mains mouillés, comporte des risques !

Sous sa couverture
l’enfant malade grelotte
demain pas de luge 



 On se relaie au chevet car l’angine est tenace, les congés de fin d’année se terminent en jouant au docteur. Il a droit au sirop et moi aux piqûres qu’il me fait consciencieusement avec sa panoplie d’infirmier.

 Attendre que le sommeil le gagne pour se reposer aussi.

Un chant languissant
elle berce son enfant
mais s’endort avant



 Enfin les grandes vacances arrivent. Un seul petit être en plus et c’est le double de valises : maillots de bains et tee-shirts s’il fait beau, lainages s’il fait froid et chandails… s’il fait entre les deux !

 Sans compter pelles et sceaux, ballon et cerf-volant…Et voilà la voiture équipée d’une galerie.

Mer à l’horizon
le voyage tire à sa fin
les enfants trépignent



 « Papa, tu viens jouer avec moi », juste au moment où envahi d’une douce béatitude, j’allais rejoindre les bras de Morphée, la tête à l’ombre du parasol acheté depuis peu.

La mer envahit
le château de sable
l’enfant songeur



 Il faut savoir profiter de ces moments car très vite ce seront les copains puis les copines et plus besoin de papa. Je sais bien, j’en ai fait autant avec le mien.

Courir sur la plage
insouciance de l’été
la jeunesse au vent



 En attendant c’est au tour du cerf-volant d’occuper son attention ; le faire s’envoler en courant dans le vent, tirer sur le fil pour qu’il prenne de la hauteur, lui faire exécuter des loopings.

 À lui de le tenir : « Regarde, papa comme il monte haut ! »

Le fil s’est rompu
cerf-volant en plein azur
l’enfant en pleurs



 Heureusement les bras de maman sont là pour effacer ce gros chagrin et avec une bonne glace à la fraise, il n’y paraîtra plus.

 Tout a une fin, c’est la rentrée et même la rentrée des classes.

 C’est comme ça tous les ans, une fois les études commencées. Au revoir sable fin et bonjour les cahiers !

Stylo à la bouche
dissertation à l’arrêt
rêves de vacances 



Les épaules basses
l’enfant regagne sa place
mauvaise réponse



Les saisons se succèdent



Chargé de noisettes
l’arbre attire les enfants
les poches pleines



Cagoules et bonnets
la cour est prise d’assaut -
récréation 



Premiers papillons
venus avec le soleil
un regard d’enfant



L’enfant ébahi
devant le feu d’artifice
les yeux constellés



Sur un banc public
des enfants autour de lui
un vieux musicien



De grandes glissades
la cour d’école est gelée
les joues écarlates




Les années passent, deux autres fils ont complété la famille, triplant ainsi le nombre de mes cheveux blancs.

Tic-tac de l’horloge
les cheveux blancs de ma mère
mes fils ont grandi





Chacune de leurs épreuves en est une pour nous aussi, parents.



C’est le mois de juin
attendre ses résultats
mon cœur bat plus vite



Le diplôme en poche
belle journée de printemps
la famille en joie




 Vient le moment tant redouté : lui passer les clefs de la voiture !

 Après lui avoir fait toutes les recommandations possibles ; ce qui l’énerve au plus haut point, le voilà parti sur la route.

 Et là non seulement, on a des cheveux blancs… mais en plus on les perd !



Permis réussi
première sortie nocturne
sans arrêt l’horloge





S’il y a une chose que je sais aujourd’hui...

L’enfant ne sait pas
de combien de cheveux blancs
il est responsable


maintenant, devenu père
je sais qu’ils sont très nombreux
 

Et je ne le regrette pas.



À mes fils.




Patrick Fétu

 


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